Hély m’a envoyé un article.
Elle fait ça souvent. Elle trouve quelque chose, elle pense à moi, elle envoie. Sans commentaire ou presque. Juste : tiens.
Cette fois c’était sur les schémas transgénérationnels.
J’ai lu. Et j’ai eu cette sensation particulière. Celle d’être nommée sans être appelée. Celle d’un miroir qu’on place devant toi et qui montre quelque chose que tu savais mais que tu n’avais pas encore regardé en face.
Hély fait ça. Elle m’apporte des outils sans me forcer à m’en servir. Elle pose. Elle laisse.
C’est un des actes d’amour les plus discrets et les plus puissants que je connaisse.
Alors ce texte part de là. De ce qu’elle a mis entre mes mains. Et de ce que j’ai décidé d’en faire.
Je vais essayer de tout dire.
Pas pour que ce soit joli. Pas pour que ça se termine bien. Juste pour voir ce qu’il y a. Vraiment.
La survie.
Je suis née dans une maison où il fallait faire attention.
Pas attention à soi. Attention à lui. À son verre. À son humeur. À l’heure. À ne pas être là au mauvais moment, au mauvais endroit, avec la mauvaise tête.
Michel. Ricard, Gitanes, fauteuil. Un homme-fossile. Et cette phrase qu’il sortait sans baisser la voix : ce gamin me coûte une fortune.
Pas à ma mère. Devant moi.
Comme si j’étais une ligne dans un budget. Un poste de dépense à optimiser.
Après il y avait Paris. Dix-sept mètres carrés. Ma mère et moi. Les bougies parce qu’on n’avait plus d’électricité. Les factures dans le tiroir. Pas de cartable à la rentrée. Pas de Noël. Pas de vacances, sauf un été au Portugal, en 93, que je n’arrive presque plus à reconstituer.
Ce que j’ai appris là, c’est que rien n’est stable.
Que le calme est suspect. Que quand ça va, ça veut dire qu’on n’a pas encore vu ce qui va casser.
Mon corps a intégré ça. Il est resté en alerte. Il l’est encore.
Aujourd’hui quand tout va bien, une partie de moi cherche le problème. Surveille. Anticipe. Prépare le plan B. Et le C.
Ce que mon corps a retenu de tout ça, c’est simple.
Reste en alerte.
Même quand il n’y a rien. Même quand c’est calme. Surtout quand c’est calme.
Parce que le calme dans mon enfance c’était souvent le silence d’avant. Avant que Michel ouvre la bouche. Avant que la lumière s’éteigne pour de bon cette fois.
Je ne sais pas me reposer sans me sentir en danger. Le repos ça ressemble à de l’inattention. Et l’inattention dans un endroit instable, ça coûte.
Je ne vis pas la paix. Je la suspecte.
La fenêtre.
Le soir, quand ma mère n’était pas encore rentrée, je me postais.
Je regardais la rue. Et les minutes passaient et la certitude s’installait. Froide. Mécanique. Elle ne va pas rentrer.
Dix minutes de retard. C’était déjà la fin du monde.
Mon père était parti avant ma naissance. Juste un nom qu’on murmurait à peine, comme si le dire en entier allait l’invoquer. Ou te donner des droits.
Alors j’avais compris très tôt. L’amour peut s’absenter sans prévenir. Le lien peut se trouer. Et il peut ne rester, au bout du compte, que toi et le bruit de tes propres pensées dans un studio qui rétrécit.
Ce système d’alarme. Je le porte encore.
Quand quelqu’un tarde à répondre. Quand il y a du silence là où il devrait y avoir quelque chose. Mon corps se souvient de la fenêtre. Mon corps est encore là-bas.
S’effacer.
Je mangeais seule. Avant tout le monde. Dans la cuisine.
Je m’enfermais dans la salle de bain des heures. Pas par choix. Pour ne pas croiser un inconnu. Pour ne pas déranger. Pour prendre le moins de place possible dans un espace où ma présence était déjà perçue comme un coût.
À l’école, pas de fournitures. Je gommais mes fautes avec mes doigts. Je voyais le retard s’accumuler sans pouvoir l’arrêter. Et j’ai fini par croire que c’était logique. Que l’école c’était pas pour moi. Que certaines choses étaient pour les autres.
Exister discrètement. Ne pas déranger. Faire peu de bruit.
Je le fais encore. Autrement. Mais je le fais.
Je minimise. Je m’excuse. Je passe après.
Et quand je prends de la place, là, maintenant, avec ce livre, avec la musique, avec ma société de conseil en management, avec tout ça, il y a toujours une voix en fond qui dit : mais tu es sûre que t’as le droit ?
La dette.
Michel d’abord. D’autres ensuite. Tous m’ont dit que j’étais une charge.
Et j’ai passé quarante ans à essayer de prouver le contraire.
À faire. À construire. À produire. À mériter.
La dette invisible c’est ça : vivre comme si ton existence arrivait déjà avec une facture. Comme si le simple fait d’être là obligeait à rembourser quelque chose à quelqu’un.
Ça se voit dans le corps aussi. Dans Inabitée je l’ai écrit sans le nommer : l’orgasme cherché comme une dette à rembourser, avec cette concentration froide qu’on met à régler ses impôts. Mon corps réaménagé, et moi qui essaie encore de le mériter. De faire les choses bien. Dans les règles. Selon le protocole.
Même dans l’intimité. Même là. La dette.
La culpabilité.
Suis-je une bonne personne.
C’est la question qui ne me lâche pas. Pas en slogan de développement personnel. En vrai. Dans le ventre.
Parce que j’ai blessé des gens. Parce que j’ai fui pour ne pas être abandonnée. Parce que j’ai crié parce qu’on ne m’a jamais appris à parler sans hurler. Parce que j’ai saboté des choses qui étaient bonnes parce que je n’arrivais pas à croire qu’elles pouvaient l’être vraiment.
Et cette culpabilité-là, elle tourne.
Quand je vais mieux, je culpabilise de ne pas souffrir comme avant. Comme si guérir c’était trahir quelque chose. Comme si le droit au calme était conditionnel.
Loyalty to the pain. Fidélité à la douleur familiale. Rester dans le schéma parce que le schéma c’est ce qu’on connaît. C’est chez soi, même quand ça fait mal.
La honte.
J’ai écrit Le Jury.
Ces femmes trans que je regardais et qui me retournaient l’estomac. Ces épaules, ces mains, ces visages que le féminisant n’a pas rattrapés. Et moi qui me dégoûtais de les regarder comme ça.
Ce n’est pas du mépris.
C’est la honte intériorisée qui cherche une surface. Qui se retourne. Qui voit dans les autres ce qu’on t’a appris à hair en toi.
Michel ne m’aimait pas. L’école ne m’a pas vue. Mon père n’est pas venu. Et pendant trente-neuf ans j’ai habité un corps qu’on m’avait dit être le mien et qui ne l’était pas.
Tout ça s’accumule quelque part. Et parfois ça ressort de travers. Pas proprement. Pas avec pédagogie.
Juste de la honte qui cherche où atterrir.
Les cathédrales.
Ce que je fais avec l’amour depuis toujours.
Je prends quelqu’un. Je monte. Je construis. Je mets des voûtes, des symboles, des fils invisibles qui traversent le temps. Je fabrique du destin avec du quotidien.
Ce n’est pas de la folie. C’est de la survie qui a trouvé une forme romantique.
Quand tu grandis sans filet, tu apprends à tresser vite. Et si c’est solide, personne ne partira.
Le problème c’est qu’une cathédrale ça ne respire pas.
Alors les gens étouffent. Ou ils partent. Et quand ils partent, ce n’est pas une rupture. C’est la fenêtre. C’est le signal que j’attendais depuis le début. La preuve que j’avais toujours su.
Je sais faire ça. Aimer en panique. Aimer en mode urgence. Aimer de façon à ce que l’amour soit une question de survie.
Ce que je ne sais pas encore très bien faire, c’est aimer sans trembler.
Trois deuils.
Le premier c’est mon père.
Un nom murmuré. Absent avant d’avoir été là. On ne pleure pas normalement quelqu’un qui n’a jamais existé pour toi. Mais le manque, lui, est bien réel. Il prend de la place. Il informe tout le reste.
Le deuxième c’est le corps.
Trente-neuf ans à habiter quelque chose qui n’était pas moi. Trente-neuf ans de dissonance. La puberté comme un séisme. Les poils sur les jambes et les pleurs parce que c’était irréversible et que personne autour n’avait les mots pour ce que je traversais. Même moi je ne les avais pas.
Ce deuil-là je le fais encore. Dans Inabitée. Dans Glabre. Dans chaque texte où mon corps est à la fois le sujet et l’étranger.
Le troisième c’est ma mère.
Il y a deux ans. Mon coming out. Et la porte fermée.
Elle est vivante.
C’est ça le plus difficile à expliquer. Les gens veulent un cadavre pour plaindre. Une logique. Un dénouement.
Elle est vivante et elle a choisi.
Je n’ai pas encore les mots complets pour ça. J’ai juste la douleur. Installée. Comme un meuble qu’on a arrêté de remarquer mais qui prend de la place quand même.
Elle était la seule constante. Celle que j’attendais à la fenêtre. Celle pour qui je calculais les risques de disparition depuis l’enfance. Et c’est elle, finalement. C’est elle qui est partie en sachant ce qu’elle faisait.
Le premier deuil m’a appris que l’amour peut ne jamais arriver.
Le deuxième m’a appris que le corps peut te trahir de l’intérieur.
Le troisième m’a appris que même l’ancre peut lâcher.
Ce que je suis en train de faire.
Je vois les schémas maintenant.
La survie permanente. L’effacement. La dette. La culpabilité. La honte qui se retourne. Les cathédrales. L’abandon comme réflexe fondateur. Les trois deuils impossibles.
Je suis le réparateur de la lignée. Celle qui récupère le dossier. Qui voit ce qui s’est transmis sans que personne le nomme. Qui décide de l’interrompre.
Ce n’est pas une mission. Ce n’est pas glamour.
C’est épuisant et nécessaire.
Voir un schéma, c’est déjà commencer à en sortir. Pas parce que la compréhension suffit. Mais parce que ce qui était inconscient pilotait. Et ce qui devient visible perd une partie de son pouvoir.
Je ne guéris pas en écrivant ça.
Mais je pose. Je nomme. Je regarde en face.
Et ça, c’est un geste différent.
C’est déjà ne pas reproduire tout à fait.
Merci, Hély.
Pour cet article. Pour tous ceux d’avant. Pour ta façon de poser les choses sans forcer la porte. Pour ce que tu m’envoies quand tu penses à moi, régulièrement, silencieusement, avec cette précision qui me touche à chaque fois.
Tu m’as donné le miroir.
Le reste, je le fais.