Il est tard et je la tiens. Elle s’est retournée en dormant, elle m’a cherchée à l’aveugle, elle a reculé son dos contre moi jusqu’à ce que plus rien ne passe entre nous, et maintenant elle respire à ce rythme lent qui n’appartient qu’au sommeil. Je suis derrière elle. Mon bras a fait le trajet qu’il fait toujours, par-dessus sa taille, la main ouverte sur son ventre. Ma jambe s’est glissée sous la sienne. Mon menton trouve le haut de son crâne. C’est un dessin que nos deux corps connaissent, on n’a rien à décider, ça se pose tout seul dans le noir.
Et c’est là. Toujours au même endroit. Jamais quand je m’y attends, jamais quand je pourrais me défendre. Ça arrive dans la seconde exacte où je suis le plus doucement moi.
Elle est petite. Je le sais dans la journée comme on sait la couleur d’un mur, sans y penser. La nuit je le sais autrement. La nuit mon corps le mesure. Il y a la longueur de moi qui dépasse la longueur d’elle, mes pieds plus bas que ses pieds, mon front au-dessus de son front, cette manière que j’ai de la contenir tout entière dans la courbe que je fais. Je l’enveloppe. Je la recouvre. Et mon corps, à cette seconde, sait faire ça trop bien.
C’est le mot qui me manque le plus longtemps. Trop bien. Le geste est juste et il est ancien. Je n’ai pas appris à tenir une femme comme ça cette année, ni l’année d’avant. Je l’ai appris ailleurs, avant, dans un corps qu’on avait décidé pour moi, dans un rôle que je tenais sans l’avoir choisi et qui pourtant revient sous ma main quand je ne surveille pas. J’ai appris ce geste en homme. Je le refais en femme et il me trahit par en dessous, parce qu’un geste n’oublie rien de ce qui l’a formé.
J’ai fini par trouver deux mots pour ça. Longtemps je n’avais que l’inconfort, une gêne qui montait sans nom, une nausée fine que je ne savais pas rattacher à sa cause. Je croyais que c’était le désir mal placé, ou la fatigue, ou une vieille honte sans objet. Non. C’était de l’ancrage. Mon corps posé dans une position qui le raccorde au passé, un point fixe qui me tient au sol de l’ancienne vie pendant que le reste de moi voudrait avancer. Et depuis cet ancrage, quelque chose remonte. C’est le second mot. La rémanence. Ce qui reste imprimé quand tu fermes les yeux après avoir fixé quelque chose de brillant, la forme qui flotte en négatif sous les paupières et qui ne veut pas partir. La masculinité ne me suit pas, ce serait supportable, ce qui suit on finit par le semer. Elle fait pire. Elle remonte le long du geste et vient se rallumer dans le présent, dans ce lit, sur ce ventre sous ma main, elle reparaît là où je voulais qu’elle n’apparaisse jamais.
Voilà le piège. Ce n’est pas un souvenir. Un souvenir reste à sa place, derrière. Ça, c’est plus sale. Il prend l’arrière et il le fout ici, dans mes mains, ce soir, dans la vie que j’ai choisie.
Je voudrais te le dire. Là, maintenant. Te réveiller à peine, juste assez, te dire écoute, il se passe quelque chose dans mon corps pendant que je te tiens et ce n’est pas toi, ce n’est pas nous, c’est un homme que je ne suis plus qui refait surface dans mes bras et j’ai peur qu’il te touche à travers moi. Mais tu dors. Ton dos monte et descend contre ma poitrine, tu es à quelques centimètres et tu es hors d’atteinte, tu ne sauras jamais que cette nuit, collée à moi, tu as dormi seule. Je te tiens et je suis la seule éveillée dans ce lit à deux. Le nommer ne se partage pas. Le mot ne passe pas de mon corps au tien. Il reste de mon côté, à me regarder faire.
Alors je fais quoi. C’est la question que je n’ai pas. J’ai le mot, j’ai deux mots même, et ils n’éteignent rien. Ils éclairent. Ils me montrent la chose avec une netteté que je n’avais pas avant, et cette netteté ne me sauve pas, elle me laisse seulement voir plus précisément le lieu où je suis coincée. Je pourrais reculer. Défaire le bras, décoller ma jambe, prendre dans le lit la distance qui casserait la position et donc l’ancrage. Le geste s’éteindrait et avec lui ce qui remonte. Mais reculer, c’est arrêter de la tenir. Et la tenir est tout ce que je veux. La position qui me trahit est la même que celle qui me comble. Il n’y a pas une bonne main et une mauvaise main, c’est la même main sur le même ventre, tendre et ancrée dans le même mouvement.
Je reste. Je ne bouge pas. Je la garde contre moi dans la forme exacte qui me ramène là où je ne veux plus être, parce que l’autre choix serait de la lâcher, et je ne lâche pas. Je respire dans ses cheveux et je laisse la chose remonter et redescendre, monter et redescendre, au rythme de son sommeil qui ne sait rien. Je suis une femme qui tient la femme qu’elle aime, et un homme éteint se rallume dans ses bras, et les deux sont vrais en même temps, dans le même corps, sous la même nuit. Je n’ai pas trouvé quoi en faire. J’ai seulement trouvé comment le nommer, et je le nomme, les yeux ouverts dans le noir, en la serrant un peu plus fort.
