Je suis là, en chantier, au creux de son ventre. Une ébauche de vie, un brouillon qu’elle porte malgré le chaos. Elle ne s’arrête jamais. Toujours en route, toujours entre deux endroits. Pas par choix, mais parce qu’elle n’a nulle part où se poser. Elle passe d’un endroit à l’autre, un foyer d’accueil, un canapé chez des amis, une chambre prêtée pour quelques jours. Elle a toujours l’air pressée, fatiguée. Je ne vois rien, mais je le ressens. À travers ses gestes, à travers ses silences. Elle m’a raconté un jour qu’elle s’était arrêtée devant une boulangerie. Dans la vitrine, des éclairs au chocolat, bien alignés, brillants comme des trésors. Elle en voulait un, tellement. Mais elle n’avait rien, même pas quelques pièces. Alors, comme d’habitude, elle est repartie, la tête basse.
On dit que ce que veut une mère, son bébé le ressent. Si c’est vrai, alors dans ce ventre où je grandissais, moi aussi je voulais cet éclair au chocolat. Moi aussi, je pressais mon petit poing serré contre ce désir inaccessible. Je ne savais pas encore ce que c’était, un éclair. Mais je savais déjà ce que c’était, le manque.
C’est peut-être pour ça que, bien plus tard, en apprenant cette histoire, une colère sourde m’a envahie. Contre ce monde qui lui refusait même une simple douceur. Et surtout contre lui, qui n’était pas là pour l’aider. Qui avait volé tout ce qu’il aurait dû laisser.
Mais sur le moment, elle n’a pas pleuré. Elle n’a pas crié. Elle a juste continué à marcher, à me porter, avec ce manque qui n’était pas que le sien, mais déjà un peu le mien.
Quand je naîtrai, ça continuera. Ce n’est pas comme si un miracle allait arriver. Il est parti avant que je voie le jour. Il a pris ce qu’il pouvait – l’argent, les affaires, même les photos – et il a disparu. Ma mère m’a souvent dit qu’il nous devait une pension alimentaire, mais il n’a jamais rien payé. Elle a engagé un avocat pour le retrouver, mais c’était une perte de temps. Un avocat aussi fantomatique que lui.
Je grandis avec des bouts d’histoires sur cet homme que je ne peux même pas appeler « père ». C’est un mot trop noble pour lui. Je l’appelle « il ». C’est tout ce qu’il mérite. Ma mère m’a dit qu’il était beau : grand, mince, le visage fin, pas un cheveu en moins malgré son âge. Un cuisinier, un séducteur, un pervers narcissique. Violent avec elle, alcoolique aussi. Tout ça à la fois. Et pourtant, je n’ai aucune image de lui. Pas un seul cliché pour m’aider à mettre un visage sur ce vide. Il a emporté ça aussi quand il est parti.
Le plus proche que j’ai d’un souvenir de lui, c’est cette journée floue. J’étais petite, peut-être trois ou quatre ans. On était dans un McDo. Je me souviens des ballons colorés, des banquettes rouges qui collaient aux jambes, et d’une silhouette. Ma mère parlait avec lui. Moi, j’étais là, mais il ne me regardait pas. Pas un geste, pas une parole. Il était là sans vraiment être là. Une présence absente. Et quand il est parti, c’était comme s’il n’avait jamais existé.
Je n’ai pas ressenti de manque en grandissant. Ce qu’on ne connaît pas ne nous manque pas. Mais avec le temps, j’ai compris ce qu’il avait laissé derrière lui : pas juste un vide, mais une trace. Une ombre. Une série de choix égoïstes qui ont tout compliqué pour ma mère et moi. Elle a dû se débrouiller seule, avec rien. Errer, se battre, tout recommencer à chaque fois.
Ma mère a tenu bon. Je ne sais pas comment elle a fait. Elle n’avait rien, mais elle a trouvé un semblant de stabilité, une chambre où poser nos affaires. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était suffisant pour tenir. Je lui suis reconnaissante pour ça. Elle m’a élevée du mieux qu’elle pouvait, mais elle n’était pas parfaite. Elle a ses torts aussi. Elle n’était pas toujours là émotionnellement. Et aujourd’hui, elle me rejette pour ce que je suis. Une part de moi lui en veut, mais une autre essaie de comprendre.
Lui, en revanche, je ne peux pas le pardonner. Je ne ressens pas de tristesse à son égard. Seulement une colère sourde, une rancune froide. Il n’a rien fait pour moi, mais il a volé quelque chose de précieux. Pas juste l’argent ou les photos. Il m’a volé la possibilité d’avoir une histoire complète.
Mais il y a une chose. Une chose qu’il a bien faite.
Il n’a jamais été là pour me détruire. Et c’est peut-être ça la plus belle chose qu’il m’ait offerte.