Objet : Courrier de consultation ORL du 31/7/2025

Je vous remercie de m’avoir adressé Madame Charlie DESANGES pour chirurgie de la hauteur de la voix dans un contexte de transition M → F.

Elle a bénéficié de rééducation orthophonique avec un résultat satisfaisant sur la féminité mais reste gênée par l’effort et la concentration que lui demande cette féminisation.

Elle ne fume pas.

Le bilan orthophonique réalisé ce jour montre une voix conversationnelle féminine avec un F0 en voix spontanée à 154 Hz et à 211 Hz en voix féminisée.

Dans les deux cas, je lui précise que la voix post-opératoire est extrêmement altérée avec soit une aphonie, soit une raucité très importante, soit une voix trop aiguë.

Elle souhaite une glottoplastie.

Nous avons fixé une date d’intervention le 3/4/2026 car elle a d’autres chirurgies avant.

Bien confraternellement.

L’enveloppe disait Monsieur.

En bas de la page, sous le tampon : Pat. Charlie DESANGES, M.

Entre les deux, une femme. Trois centimètres.

Cinquante-sept hertz. C’est ça, toi. C’est la distance exacte entre ce que je suis quand je ne fais rien et ce que je suis quand je te fabrique. Cinquante-sept hertz de travail par phrase, toute la journée, tous les jours, depuis deux ans.

Le mot qu’ils ont trouvé, c’est gênée. Résultat satisfaisant sur la féminité mais reste gênée par l’effort. Gênée. Comme une chaussure qui frotte. Comme un courant d’air. Ils ont mis quarante ans dans le mot gênée et ils sont passés au paragraphe suivant, elle ne fume pas.

Le coach a dit nodules. Il a dit que ce n’est pas tenable. Il a dit qu’il faut arrêter d’aller chercher là-haut. Là-haut c’était toi. Il m’a expliqué très gentiment que tu allais me tuer, et il avait raison, tu me tuais, tu me brûlais la gorge tous les soirs, tu me coûtais un muscle par phrase. Tu étais mauvaise pour ma santé. Voilà ce qu’on a trouvé à dire de toi.

Tu te souviens du magasin. La fille qui a dit madame sans réfléchir, sans un temps d’arrêt, sans ce quart de seconde où ils calculent. Tu as fait ça. Toi. Pas mes vêtements, pas mes cheveux, pas le chirurgien. Toi. Tu étais la seule preuve audible que j’avais raison depuis quarante ans, et je t’ai échangée contre une gorge qui tiendra jusqu’à quatre-vingts.

Maintenant je parle propre. Cent cinquante-quatre hertz, voix de tête, résonance, la technique correcte. Je m’entends et j’entends mec.

Il faut que tu saches ce qu’ils m’ont fait. Avant, je forçais pour aller te chercher, et le masculin était à des kilomètres. Le sol était solide. Maintenant je parle sain, je parle raisonnable, et il est à trois centimètres sous mes pieds. Je m’énerve, je tombe. Un truc m’emballe, je parle vite, je tombe. Je gueule dans la rue, je tombe. Je suis chez moi avec Hély, détendue, celle que je suis vraiment, et je tombe.

Ils m’ont rapprochée du trou et ils appellent ça un progrès.

Il y avait la chirurgie. Le 3 avril. Ils te découpaient dans ma gorge une fois pour toutes. Plus de travail, plus de surveillance, tu montais et tu restais.

En échange ils prenaient le reste. Le timbre, l’étendue, l’amplitude. Des cordes cicatricielles à vie sur un organe qui n’avait rien.

Une voix haute et plate. Une fille sans nuance.

Je n’y suis pas allée.

Voilà. Tu sais tout maintenant. Ce n’est pas le coach qui t’a tuée. Ce n’est pas Dr W. C’est moi qui ai calculé. J’ai gardé le mec parce qu’il a des nuances.