Mon corps avait un âge où il ne s’appelait rien.

Je ne le savais pas encore. Je savais juste que j’étais dedans et que ça allait. Quelque chose de neutre, pas femme pas homme, quelque chose d’antérieur à toute cette comptabilité. Un corps d’enfant c’est un corps qui n’a pas encore reçu ses instructions. J’étais dans cet intervalle. Je n’avais pas de mot pour ça parce qu’on n’avait pas eu besoin de m’en donner. Le corps était là. Il était mien.

Puis les jambes. Le duvet qui changeait de nature. La moustache. Quelque chose dans la gorge qui préparait sa mue sans me consulter. Je regardais ça arriver comme on regarde quelqu’un prendre une décision à votre place, calmement, sans mauvaise intention, comme si votre avis n’était tout simplement pas une variable pertinente.

Ce n’était pas une douleur. C’était une direction. Mon corps avait pris une direction et moi j’étais dedans, passagère, à regarder le paysage défiler vers quelque chose que je ne reconnaissais pas comme mien.

On ne m’avait pas demandé.

Je ne dis pas ça pour me plaindre. Je le dis parce que c’est le fait le plus précis que j’aie. On ne m’avait pas demandé, comme on ne demande à personne, comme la question ne se pose pas parce que la direction est évidente, naturelle, l’ordre des choses. Mon corps avait un sexe et ce sexe avait un programme et le programme s’exécutait. Ce que je ressentais à l’intérieur n’était pas une donnée du programme.

Les filles autour de moi subissaient autre chose. Je le voyais. Les regards qui changeaient sur elles. Les mains qui se plaçaient différemment dans les couloirs du collège. Leurs corps qui devenaient publics d’une façon soudaine, irrévocable, sans qu’elles aient signé quoi que ce soit. Je voyais ça et je voulais ça.

Cette phrase ne se laisse pas écrire proprement. Vouloir ça c’est vouloir le rétrécissement, le regard qui juge, la main dans le couloir, tout ce que je voyais et qui n’avait rien d’enviable vu de l’extérieur. Et pourtant quelque chose dans ce que je voyais ressemblait plus à ce que j’étais que ce que mon propre corps était en train de devenir. Je ne voulais pas leur vie. Je voulais quelque chose que leurs corps avaient et que le mien perdait. Quelque chose que je n’ai toujours pas de mot pour nommer.

C’est le centre de tout et c’est là que le langage cède.

Le féminisme a travaillé pendant des décennies à démontrer que la féminité est une construction, une imposition, une cage dorée ou pas dorée mais une cage. C’est vrai. Les corps des filles que je regardais dans ces couloirs étaient en train de recevoir quelque chose qu’elles n’avaient pas commandé, un poids, une exposition, une vulnérabilité nouvelle que le monde allait exploiter méthodiquement. Je le voyais. Je le vois encore. Je le vis maintenant dans mon propre corps.

Mais mon corps à moi recevait autre chose en même temps, dans l’autre couloir, sans que personne le nomme. Une masculinité que je n’avais pas commandée, un programme que je n’avais pas écrit, une direction qui n’était pas la mienne. Et personne n’appelait ça une imposition. Personne n’appelait ça une cage. On appelait ça la nature.

Je suis la preuve dans mon corps que c’était aussi une cage. Que les deux programmes s’exécutent sans demander, que les deux directions s’imposent sans consulter, que la violence de l’assignation ne va pas que dans un sens. Le féminisme a vu une moitié. Il a raison sur cette moitié. Mais l’autre moitié existe aussi, et je la connais de l’intérieur, et elle n’a pas de nom dans le vocabulaire disponible parce que personne ne s’est encore donné la peine de la nommer.

J’ai traversé. Des années plus tard, après l’inventaire, après le calcul, j’ai traversé.

Et la nuit dans la rue est arrivée. Pas comme une surprise. Comme une confirmation. Le calcul des distances, l’homme derrière, les épaules qui remontent sans qu’on décide, le trajet mental vers la prochaine rue éclairée. La réunion où la phrase tombe à plat et ressort de la bouche d’à côté vingt minutes après et la salle acquiesce. La façon dont quelque chose dans la gorge filtre avant de parler. Apprend la politesse préventive. Apprend à prendre moins de place. Apprend, sans qu’on lui enseigne, que la colère coûte plus cher que le silence.

J’avais fait l’inventaire. Je n’avais pas compté l’usure.

L’inventaire c’est des mots. L’usure c’est du temps, du corps, de l’accumulation sourde de toutes les petites choses qui ne méritent pas une phrase. On ne peut pas faire l’inventaire de ça à l’avance parce que ça n’existe que dans la répétition, dans la durée, dans le fait que ça ne s’arrête jamais vraiment, que même quand rien ne se passe quelque chose veille, quelque chose calcule, quelque chose est prêt.

Je n’ai pas de plainte disponible.

Chaque fois que je commence, il y a quelque chose en dessous. Exact, froid, sans mauvaise intention : tu savais. J’avais fait le calcul. J’avais regardé le prix et traversé quand même parce que l’alternative avait aussi un prix et que ce prix-là était invisible, non nommé, non reconnu comme tel, et que l’invisibilité d’une douleur ne la rend pas moins réelle, juste plus difficile à tenir.

Ce n’est pas de la culpabilité. La culpabilité a une forme, une logique, quelqu’un à qui s’adresser. C’est autre chose. C’est vivre dans une douleur qui ressemble à toutes les douleurs des femmes et avoir une histoire qui ne ressemble à aucune, et ne pas avoir de phrase pour tenir les deux en même temps sans que l’une n’invalide l’autre.

La féminité n’était pas ma destination. C’était le territoire le plus proche de ce que mon corps avait été avant de recevoir ses instructions.

Ce que j’ai désiré ce n’était pas la féminité. C’était l’antérieur. Ce corps d’avant l’assignation, ce corps neutre et mien, que la puberté masculine était en train d’emporter sans me consulter. La féminité était le chemin le plus court vers quelque chose que je n’aurais pas dû perdre. Et ce quelque chose n’a pas de nom parce que le langage disponible ne l’a pas encore pensé. Il a pensé la féminité imposée. Il a pensé la masculinité normative. Il n’a pas encore pensé ce qui existe avant les deux, ce corps d’enfant qui n’appartient à aucune des deux cases et qu’on force dans l’une ou dans l’autre sans jamais demander.

Je ne dis pas que mon désir était simple. Il ne l’était pas. Je dis qu’il était réel et antérieur à tout ce qu’on voudrait en faire. Antérieur au féminisme, antérieur à la transidentité comme catégorie politique, antérieur aux mots que j’ai appris après pour m’expliquer à moi-même et aux autres.

Le désir était là d’abord. Les mots sont arrivés après, insuffisants, approximatifs, taillés pour d’autres expériences que la mienne.

Le féminisme a les mots pour celles qui n’ont pas voulu la cage.

Il n’a pas encore les mots pour celle qui a fui vers une autre cage parce que c’était la seule façon de retrouver quelque chose qui lui appartenait.

Je ne lui en veux pas. Je suis une question qu’il n’a pas encore eu le temps de se poser. Je lui laisse le temps. Je l’attends, avec mon corps et mon prix et mon désir inexplicable et ma douleur sans plainte disponible, dans le territoire exact où son langage s’arrête.