J’ai quarante ans. Je veux qu’on me dise fille. Pas femme. Fille.
Ça dérange. Ça doit déranger. Une meuf de quarante balais qui veut qu’on la prenne pour une gamine, c’est quoi le mot. Dérangée. Régressive. Suspecte.
Je m’en fous.
J’ai payé pour ça. Des séances, des heures, allongée sur une table pendant qu’une lumière brûle chaque follicule un par un. Les bras. Les aisselles. Les jambes. Le ventre. Le torse. Le visage. Partout où ce corps de merde avait décidé de pousser du poil pour me rappeler ce qu’il était. Ce qu’on m’avait dit qu’il était.
Il reste le pubis. Je réfléchis. Probablement oui. Probablement tout.
Je fabrique un corps de treize ans. Je le dis comme ça parce que c’est ça. Pas un corps de femme épilée. Un corps d’avant. Un corps qui n’a pas encore été abîmé par ce que la testostérone fait quand personne ne l’arrête. Les épaules qui s’élargissent. La mâchoire qui s’épaissit. Les poils qui colonisent tout, le ventre, les cuisses, le dos, comme une moisissure.
J’ai eu la puberté de quelqu’un d’autre.
Pendant que les filles de ma classe découvraient leurs premières règles, leurs premiers soutifs, leurs premiers rasoirs roses sous la douche, moi j’apprenais à ne pas me regarder. Elles se découvraient. Moi je me recouvrais. Je superposais des couches. Un t-shirt. Un pull. Un blouson. Tout sauf voir.
Elles apprenaient leurs jambes. Moi j’apprenais à ne pas avoir de corps.
Trente ans de retard. C’est pas une métaphore. C’est un chiffre. Trente ans de peau que je n’ai pas touchée, pas aimée, pas regardée dans un miroir en me disant oui, ça, c’est moi. Trente putains d’années.
Alors quand je passe la main sur mon bras et que c’est lisse, quand je sors de la douche et que mes jambes sont exactement comme je les voulais à douze ans, quand je mets une robe et que rien ne dépasse, rien ne gratte, rien ne trahit, c’est pas de la coquetterie. C’est pas de l’esthétique. C’est une restitution. Je reprends ce qu’on m’a volé.
Mes seins sont petits. Bonnet A. L’estrogène a fait ce qu’elle a pu sur un corps de trente-neuf ans. C’est pas grand-chose. C’est tout.
Je les aime exactement comme ça. Pas parce que c’est suffisant. Parce que c’est juste. Parce que c’est les seins d’une fille qui commence. Et je commence.
Maintenant le problème.
Le problème c’est que je ne suis pas seule dans ce corps. Y’a du monde. Toute une industrie qui converge exactement au même endroit que moi.
Le porno. Parlons-en puisque personne ne veut en parler.
Les mecs matent quoi. Des chattes rasées, décolorées, opérées. Des nymphoplasties pour que ça ressemble à quoi. À rien. À du lisse. À du pré-pubère. Le mot exact c’est réduit. On réduit des lèvres. On simplifie des vulves. On efface tout ce qui fait adulte. Les grandes lèvres, la pigmentation, les poils, les textures, les plis. Tout ce qui dit : ce corps a vécu.
Et les mecs bandent là-dessus. Sur l’effacement. Sur le rien. Sur le corps d’avant le corps.
Et c’est mainstream. C’est pas un kink de niche, c’est la norme. La fille du porno standard en 2026, elle ressemble à quoi. Glabre. Fine. Petits seins ou seins refaits mais glabres quand même. Vulve lisse. Peau claire. Pas un poil. Pas une trace d’âge, de vécu, de biologie.
Elles ressemblent à des gamines.
On va me dire que non. Que c’est juste de l’hygiène. Que c’est une préférence. Que c’est moderne. Mon cul. Les hommes aiment l’esthétique pédophile et ils ont réussi le tour de force de la rendre normale. D’en faire un standard. D’en faire une industrie. Et quand tu le dis, t’es la rabat-joie, la féministe relou, celle qui voit le mal partout.
Je suis entrée dans un magasin. Rayon pyjama. Des trucs roses, du Stitch, du Hello Kitty, des nounours, des petites étoiles. J’ai vérifié. J’ai vérifié parce que j’ai douté. C’était le rayon adulte. Taille 36 à 46. L’infantilisation en prêt-à-porter. On vend aux femmes l’esthétique de la petite fille et personne ne trouve ça bizarre. Personne ne demande pourquoi une femme de trente-cinq ans est censée dormir dans un pyjama qui ressemble à celui d’une gosse de huit ans.
Parce que c’est ce qu’ils veulent. Une femme qui a l’air d’une enfant. Docile, lisse, simple, petite. Pas menaçante. Pas adulte. Pas autonome. Une femme réduite.
Et moi dans tout ça.
Moi je suis exactement ça. Glabre. Petits seins. Juvénile. Je veux qu’on me dise fille.
La convergence est totale. Mon corps et le corps que le patriarcat produit en série, c’est le même. Visuellement, c’est indiscernable. Si tu me prends en photo et que tu mets la photo à côté d’une pub pour de la cire intégrale, tu ne vois pas la différence.
C’est là que ça vrille dans ma tête. Parce que je sais que mon circuit n’a rien à voir avec le leur. Je ne me rase pas pour un homme. Je ne me lisse pas pour être baisable. Je suis lesbienne. Les hommes, leur regard, leur désir, leur bite, je m’en fous. Profondément, radicalement, définitivement.
Mon glabre c’est une enfance. C’est une adolescence volée que je récupère avec trente ans de retard sur un corps de quarante. C’est moi à treize ans qui n’a pas existé et qui existe enfin. C’est la fille dans le miroir.
Leur glabre c’est une domination. C’est un corps de femme qu’on ramène en arrière pour qu’il soit plus facile à consommer. C’est l’effacement de l’adulte. C’est la préférence pour ce qui ne résiste pas.
Même peau. Même lisse. Deux sens qui n’ont rien à voir.
Mais qui le sait.
Qui le voit, de l’extérieur. Personne. Personne ne lit le circuit. On lit le corps. Et mon corps dit la même chose que le leur. Et je ne peux rien y faire.
Alors quoi. Je fais quoi.
Je me laisse repousser les poils pour ne pas ressembler à ce que les pédos et les misos aiment. Je renonce à ma peau parce qu’elle coïncide avec un fantasme qui n’est pas le mien. J’accepte que mon corps leur appartient sémantiquement. Que le sens de ma peau est décidé par le regard des hommes, même quand aucun homme ne me touche, ne me regarde, ne me baise.
Ça revient à leur donner raison. À accepter que le corps des femmes est une surface d’inscription pour le désir masculin. Que ce que je suis ne m’appartient que si ça ne ressemble pas à ce qu’ils veulent.
Ils veulent des femmes glabres. Donc je devrais être poilue. Ils veulent des petits seins. Donc je devrais vouloir des gros. Ils veulent du juvénile. Donc je devrais performer l’adulte.
Non. Fuck ça.
Je refuse de me construire en négatif de leur désir. Je refuse que mon corps soit un contre-argument. Mon corps c’est pas une thèse. C’est ma peau.
Mais je ne suis pas naïve non plus.
On ne se construit pas hors du système. Le système c’est l’eau, c’est l’air, c’est trente ans d’images avant même la première dose d’estrogène. Je ne peux pas jurer que rien de ce que je veux n’a été contaminé. Que mon désir de lisse est pur, originel, non-médié. Que mon glabre ne doit rien à personne.
Qui peut dire ça. Personne. Aucune femme, cis ou trans, ne peut pointer son désir et dire : ça, c’est le mien, rien que le mien, non colonisé.
On est toutes dans la merde. On désire toutes à l’intérieur d’un système qui a formaté le désirable avant qu’on ait l’âge de choisir. Les femmes cis qui s’épilent intégralement, elles le font pour qui. Pour elles. Vraiment. Elles en sont sûres. Elles peuvent jurer que c’est pas parce qu’un mec a un jour grimacé devant un poil. Qu’une pub n’a pas un jour inscrit dans leur cerveau que lisse égale propre égale baisable égale valide.
Personne ne peut jurer.
La différence, c’est que moi je le sais.
Je sais que mon désir traverse un champ miné. Je sais que la même peau peut être liberté ou soumission. Je sais que je ne contrôle pas la lecture. Je sais que des mecs dans la rue regardent mon corps et y lisent leur fantasme. Je sais que je ne peux pas empêcher ça.
Et je choisis quand même.
Je choisis le laser. Le glabre. Le bonnet A. Le corps de fille. La peau de treize ans que je n’ai jamais eue. Je choisis de vivre dans un corps qui ressemble exactement à ce que le patriarcat fabrique en série, parce que ce corps, pour moi, veut dire exactement l’inverse.
Je suis le même corps. Je suis le sens contraire.
Et si ça les dérange, tant mieux. Si ça les perturbe qu’une gouine de quarante ans récupère son adolescence sans demander la permission à personne, qu’ils crèvent.
C’est ma peau.