Quatre mois. Le vagin cicatrise encore et moi je cherche l’orgasme comme une dette à rembourser — avec cette même concentration froide qu’on met à régler ses impôts, à ne pas rater son train. Gel, musique, lumière tamisée, tout le protocole posé autour de moi comme des instruments chirurgicaux. Mon corps réaménagé est là, dans le silence, semblable à un appartement dont j’aurais enfin les clés mais dont je ne connaîtrais pas encore l’odeur, pas encore l’exposition, pas encore où grince le parquet la nuit. Je cherche l’interrupteur. Je le trouve pas. Je rallume le porno, et en quelques minutes c’est réglé. Je me déteste un peu. Pas longtemps. Juste ce qu’il faut pour recommencer demain.
Ce que personne ne dit sur la transition, c’est qu’on te refait le corps mais les désirs, t’es seule. Le cerveau a ses propres cicatrices, ses propres temps de consolidation, et lui personne ne le dilate. Pendant des années j’ai appris à jouir d’une certaine façon — avec certains muscles, certains scripts, une certaine mécanique rodée jusqu’à l’automatisme — et maintenant c’est comme essayer de lire dans une langue dont je reconnais les lettres mais plus les mots. Homme hétéro. C’était mon ancien logiciel. Je l’ai désinstallé de partout sauf là où ça compte vraiment, là où ça compte au sens le plus intime du terme, là où c’est le plus difficile à déboguer parce que personne ne voit l’écran.
Mon plus gros dilatateur entre pas bien. Le gode que j’ai acheté hier entre pas du tout. Et pendant ce temps ma partenaire me regarde avec ses yeux de femme qui voudrait tendre la main vers moi mais qui ne sait plus très bien où poser cette main, ni si c’est sa place de le faire. Moi non plus je sais pas. On est deux femmes dans un lit avec tout l’amour du monde et une carte du territoire complètement périmée.
Ce qu’elle traverse, elle, je l’oublie parfois dans ma propre traversée — et c’est une faute que je me pardonne mal. Elle a tenu. Elle a tenu pendant l’opération, les drains, les compresses, le sang, l’odeur, les nuits où mon corps n’était plus un corps mais un chantier ouvert qu’elle regardait sans broncher parce que c’est comme ça qu’elle aime, entière, sans condition, sans détourner les yeux. Elle a tenu pendant la convalescence, les dilats au calendrier, la sexualité devenue protocole médical, la tendresse transformée en logistique de soin. Elle s’en fout de ce que j’ai entre les jambes — ça, je le sais, je l’ai toujours su, c’est même pour ça que je l’aime comme je l’aime. Mais ce dont elle souffre, ce qui l’abîme doucement depuis des mois, c’est que je ne suis plus là. Pas absente physiquement. Absente autrement — absente à mon propre corps, donc absente au sien, donc absente à ce qui se passait entre nous et qu’on appelait faire l’amour et qui maintenant ressemble à deux personnes cherchant dans le noir quelque chose qu’elles ont perdu sans savoir exactement quand ni comment. Elle n’a plus beaucoup de plaisir. Elle n’en dit rien ou presque. Elle réapprend, elle aussi, à tâtons, sans manuel, sans qu’on lui ait jamais demandé si elle était prête à ça.
Je pense à elle quand je me touche seule et que ça ne monte pas. Je pense qu’elle mérite mieux que mon absence déguisée en présence. Alors je force. Et quand je force et que rien ne vient, je rallume l’écran — parce que le porno, au moins, ne me demande pas d’être là vraiment.
Le porno, c’est un court-circuit. Il va chercher l’excitation par l’extérieur, il bypass tout — le silence, le corps, la personne à côté, la possibilité réelle du désir. C’est efficace comme un anxiolytique et ça résout exactement autant. Ce que je veux apprendre — ce que je dois apprendre si je veux retrouver quelque chose de vrai avec elle, avec moi — c’est jouir de l’intérieur. Construire le feu plutôt qu’appuyer sans cesse sur un briquet. Sentir l’excitation naître dans ma propre chair sans avoir besoin qu’une image extérieure vienne l’allumer à ma place. Je sais pas encore faire ça. Ou plutôt : je l’ai su, autrement, dans un autre corps, avec une autre grammaire, et il s’agit maintenant d’inventer la phrase à nouveau, dans une langue qui n’a pas encore de dictionnaire.
Je cherche l’orgasme à chaque fois comme une vérification. Comme si mon corps devait me prouver quelque chose — que l’opération a marché, que j’existe dans ce sexe, que je suis réelle dedans. L’orgasme comme certificat de conformité. C’est épuisant et je le sais et je recommence quand même parce que l’alternative — s’arrêter au milieu du plaisir, accepter que ce soit suffisant, accepter le presque — me terrorise d’une façon que je n’arrive pas encore tout à fait à nommer.
Mais le clitoris. Le clitoris maintenant je peux le toucher sans reculer. Pendant des semaines il était hypersensible à l’extrême, électrique, une douleur presque blanche qui n’avait rien à voir avec du plaisir et tout à voir avec un système nerveux en train de se recâbler dans l’urgence. Et là, ce matin, j’ai posé le bout du doigt et c’était juste agréable. Rien de spectaculaire. Rien qui mérite d’être raconté à quelqu’un. Juste ce petit signal — je suis là, je réponds, je suis à toi — qui est monté depuis quelque part dans la chair et qui m’a traversée comme une évidence tranquille.
C’est con mais j’ai failli pleurer. Pas de désespoir. De reconnaissance, plutôt.
Peut-être que c’est ça, la vraie direction — pas l’orgasme comme ligne d’arrivée, mais ça : juste agréable, juste là, juste ce corps qui m’appartient et qui répond, et à côté de moi cette femme qui a tout traversé avec moi et qui attend, patiemment, que je revienne habiter ma propre peau pour qu’on puisse enfin, ensemble, recommencer à se toucher pour de vrai.
Le reste viendra. Ou se construira. Ça n’a pas de délai, ça n’a pas de certificat, ça n’a pas de protocole.
Je me répète ça. Je me crois à moitié.
C’est déjà mieux qu’avant.