Un commentaire de trop, un énième profil “trans” hypersexualisé, et ça remonte : la fatigue d’être associée, par défaut, à une caricature. J’aime le sexe. Mais je refuse que mon existence se résume à ça. Ceci est un ras-le-corps.

Il y a des jours où je me dis : tais-toi, ça va éviter le débat, les procès d’intention, les “tu juges”, les “laisse les gens vivre”.

Et puis il y a des jours comme aujourd’hui où j’en ai juste ras le cul.

Je traîne sur un groupe trans. Post banal : “pour ou contre le préservatif”.

Et là, je tombe sur un commentaire du genre : “j’aime avaler et me faire remplir, donc…”

Pas une confidence. Pas une nuance. Une bannière. Un étendard. Une identité entière résumée à une pratique.

Et j’ai senti le trigger.

Pas parce que “ohlala le sexe c’est sale”.

Je suis sexuelle. J’aime le cul. Vraiment.

Mais j’aime le cul quand il a un visage. Quand il a un nom. Quand il a un lien.

Ce qui me percute, c’est autre chose :

c’est la sensation d’être embarquée, malgré moi, dans un imaginaire collectif où “femme trans” rime avec hypersexualisation.

Je le vois aussi sur Insta.

Tu tapes “trans” et tu te prends une avalanche de profils où tout est mise en scène : corps offerts, poses porno, sous-entendus permanents, “regarde-moi” déguisé en empowerment. Et je sais déjà ce qu’on va me répondre : oui, l’algorithme pousse ce qui fait cliquer. Oui, ce n’est pas représentatif de tout le monde. Oui, chacun fait ce qu’il veut.

Je sais.

Mais le problème, c’est que dans la tête du monde, ce qui est le plus visible devient le plus vrai. Et là, je paie une visibilité que je n’ai pas choisie.

Je vais le dire sans pincettes :

oui, certaines femmes trans surjouent la féminité.

Et oui, certaines surjouent le sexe.

Et peut-être qu’elles ont leurs raisons : la revanche, la survie, l’acceptation, la validation, l’argent, le jeu, le besoin d’exister très fort après avoir été effacées trop longtemps. Je ne nie pas ça.

Mais moi, ce n’est pas mon chemin.

Je n’ai pas traversé des années de retenue, de dysphorie, de peur, de contrôle, pour finir dans un porno communautaire géant où la féminité se prouve à coups de clichés.

Je n’ai pas transitionné pour être désirable “par défaut”.

Je n’ai pas changé de vie pour que, quand on dit “femme trans”, on pense “sexe” avant de penser “femme”.

Le plus ironique, c’est que j’entends parfois la morale inversée : si tu n’es pas explicite, si tu n’exhibes pas, si tu n’en fais pas un manifeste, tu serais “coincée”. Comme si la liberté sexuelle était devenue un uniforme obligatoire.

Mais ma liberté à moi, c’est justement de pouvoir dire :

  • je peux aimer le sexe sans être disponible
  • je peux désirer sans performer
  • je peux être féminine sans surjeu
  • je peux être trans sans être pornifiée

Mon body count est bas. Et ça me va.

Je suis intime. Je suis sélective. Je suis parfois prude.

Et je refuse qu’on me fasse croire que ça m’enlève quelque chose.

Ce qui m’épuise, ce n’est pas la sexualité des autres.

C’est l’assignation.

Cette fatigue de devoir me désolidariser d’une image comme on se désolidarise d’une rumeur.

Cette fatigue d’être regardée à travers un prisme où je dois prouver que je suis “normale”, “respectable”, “pas comme ça”.

Je ne veux pas être “respectable”.

Je veux être libre.

Libre de ne pas être une salope.

Libre de ne pas être une sainte.

Libre de ne pas être un symbole.

Je n’écris pas ça pour policer la sexualité des autres.

J’écris ça pour me rappeler une chose simple :

Je ne suis pas votre fantasme.

Je ne suis pas votre porno.

Je ne suis pas votre cliché.

Je suis une femme trans.

Et j’ai le droit d’être intime, silencieuse, amoureuse, banale, complexe — sans que mon corps devienne un débat, un spectacle, ou une projection.

Aujourd’hui, je le pose là.

Parce que j’en ai ras le corps qu’on m’oublie derrière le sexe.