Changer de corps ne suffit pas toujours
L’angle mort intérieur des parcours trans
Nous vivons dans une civilisation de l’extérieur.
Une civilisation qui croit que ce qui change se voit.
Qu’un changement doit laisser une preuve.
Qu’une vérité doit être lisible.
Le patriarcat adore ça : le visible, le mesurable, l’attestable.
Il adore les surfaces parce qu’elles se comparent, se hiérarchisent, et parfois s’achètent.
Et dans ce monde-là, la transition est immédiatement capturée par une logique de transformation extérieure :
un parcours, une trajectoire, des étapes, des validations.
Un avant / après que l’on peut montrer.
Hélia, ma compagne, a déplacé mon regard là-dessus.
Pas avec une formule. Pas avec une thèse prête à l’emploi.
Plutôt avec des clés, des questions, des frottements.
Et depuis, je n’arrive plus à ne pas voir ce point :
l’intériorité ne fait pas le poids face à l’extérieur —
parce qu’elle ne produit aucune preuve.
Or, ce qui nous constitue n’est pas seulement une forme.
Le sujet n’est pas le corps, ni même l’image du corps.
Il est fait de réflexes.
De manières d’aimer.
De façons de se défendre.
D’économies intérieures apprises très tôt : contrôle, performance, dureté, silence, peur.
Et ces choses-là survivent très bien aux changements visibles.
On peut transformer un corps et garder intacte une grammaire de pouvoir.
On peut devenir lisible sans devenir habitable.
Surtout quand on a été socialisée garçon dans une société patriarcale :
on a appris — parfois sans le savoir — à occuper l’espace d’une certaine manière,
à convertir la vulnérabilité en maîtrise,
à confondre sécurité et contrôle.
Ce n’est pas une faute morale.
C’est un conditionnement.
Mais c’est précisément pour ça que le travail intérieur est politique :
désapprendre ce qu’on reproduit malgré soi.
Il y a autre chose que le féminisme ne peut pas esquiver.
Nos failles.
Nos démons.
Nos mécanismes de défense.
Nos blessures anciennes, parfois antérieures même à la question du genre.
Changer de corps ne les efface pas.
La dépsychiatrisation de la transidentité, en 2019, a été une avancée politique majeure.
Elle a mis fin à une violence institutionnelle.
Elle a retiré au corps médical le pouvoir de décider qui était “assez trans”.
Mais elle a aussi produit un malentendu dangereux :
celui qui consiste à croire que, parce que la transidentité n’est pas une pathologie,
il n’y aurait rien à travailler psychiquement.
C’est faux.
Personne ne traverse une enfance sous contrainte de genre,
une adolescence sous surveillance,
une vie faite d’ajustements, de silences, de stratégies de survie,
sans en garder des traces.
La question n’est pas si nous avons besoin d’un travail thérapeutique.
La question est quand et comment.
Et cette question concerne tout le monde.
Trans ou pas.
Il y a un piège à croire que la transition suffirait à “régler” le reste.
Comme si l’alignement corporel allait dissoudre la peur de l’abandon.
Comme si la reconnaissance sociale allait réparer les blessures relationnelles.
Comme si le fait d’être enfin soi allait, par magie, calmer les angoisses, les compulsions, les mécanismes de contrôle ou d’évitement.
Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne.
Refuser la psychiatrisation ne devrait jamais signifier refuser la psychothérapie.
L’une était un instrument de contrôle.
L’autre peut être un espace de réparation.
Ne pas faire cette distinction, c’est risquer de transformer une victoire politique en abandon silencieux.
Développer une intériorité, ce n’est pas seulement désapprendre le patriarcat — quand et si cela devient possible.
C’est aussi apprendre à regarder ses propres zones d’ombre,
sans les maquiller en discours politique.
C’est accepter que certaines violences ne viennent pas seulement de l’extérieur.
Qu’elles ont été intégrées.
Qu’elles se rejouent parfois dans nos relations, nos amours, nos colères, nos peurs.
Et que personne ne mérite d’être laissée seule avec ça.
Il faut aussi regarder l’autre face — sinon ce texte devient une violence.
Et pourtant.
Parler d’intériorité peut devenir une injonction élégante.
Une exigence de “profondeur” qu’on ajoute au reste.
Un nouvel examen. Un nouveau seuil.
Une nouvelle manière de dire : pas encore.
Comme si la paix intérieure devait précéder la sécurité matérielle.
Comme si la justesse devait venir avant la survie.
Or la dysphorie n’est pas une métaphore.
L’urgence du corps est réelle.
La violence sociale est réelle.
Il y a des moments où l’extérieur n’est pas un choix idéologique,
mais une bouée.
Demander à quelqu’un de “travailler son intériorité”
quand son corps est un champ de bataille,
c’est parfois demander l’impossible.
Et le patriarcat adore retourner les exigences :
il sait très bien utiliser le langage de la profondeur pour faire taire la colère.
Il sait très bien dire : travaille sur toi,
quand ce qu’il veut, c’est que tu te taises.
Alors il faut tenir les deux vérités, sans trancher proprement :
Oui, l’intériorité est un chantier politique majeur.
Non, elle ne doit pas devenir une preuve supplémentaire.
Oui, il existe un piège du spectaculaire.
Non, on ne peut pas demander à tout le monde de s’en extraire immédiatement.
Oui, on peut changer de corps et garder les réflexes d’avant.
Non, ce n’est pas une faute — c’est une réalité humaine.
Ce que j’appelle “féminité”, ici, n’est pas une essence.
C’est une éthique relationnelle, socialement apprise, politiquement nécessaire :
savoir écouter sans dominer,
savoir poser une limite sans écraser,
savoir réparer quand on a blessé,
savoir demander sans exiger,
savoir être vulnérable sans manipuler.
C’est un apprentissage.
Et pour certaines, c’est un rattrapage adulte.
Je ne veux pas d’une transition qui s’arrête à l’image.
Je ne veux pas non plus d’un féminisme qui exige la pureté.
Je veux une pensée qui accepte la tension :
transformer le visible quand il le faut,
désapprendre l’invisible quand on le peut,
et refuser que l’un serve à juger l’autre.
Ce n’est pas une synthèse.
C’est un contrepoint.
Et peut-être que la seule chose vraiment féministe, ici, c’est de rendre cette tension habitable sans l’utiliser comme arme.
Et si j’écris ça ici, ce n’est pas pour dire comment il faudrait faire.
C’est pour rester attentive à ce qui continue d’agir en moi — même quand tout semble enfin aligné.
Parce que la liberté ne commence pas quand le regard se tait,
mais quand on accepte de ne plus se mentir à l’intérieur.