Il n’y a pas eu de feu d’artifice.

Pas de révélation mystique.

Pas de renaissance hollywoodienne.

Il y a eu un calme.

Un calme étrange, presque décevant pour celles et ceux qui s’attendaient à une métamorphose spectaculaire.

Mais pour moi, c’était exactement ça.

Le silence après des années de bruit de fond.

La réassignation n’a pas fait de moi une femme.

Elle a arrêté quelque chose.

Elle a mis fin à une dissonance fonctionnelle.

À une anomalie persistante.

À une friction permanente entre ce que je suis et ce que mon corps faisait sans moi.

Je ne me suis pas “sentie plus femme”.

Je me suis sentie moins empêchée.

On parle souvent de transition comme d’une construction.

Moi, je l’ai vécue comme une soustraction.

Je n’ai rien ajouté.

Je n’ai rien corrigé.

Je n’ai rien embelli.

J’ai retiré ce qui ne faisait pas partie de moi.

Les hormones n’ont pas créé une autre personne.

Elles ont simplement déplacé un curseur biologique qui m’avait été imposé.

La chirurgie n’a pas sculpté un idéal.

Elle a rendu mon corps fonctionnellement cohérent.

C’est tout.

Depuis l’opération, je n’ai pas changé de posture.

Je n’ai pas changé de voix.

Je n’ai pas changé de visage.

Je n’ai pas “osé être enfin moi”.

Je l’étais déjà.

Ce qui a changé, c’est que je n’ai plus à composer avec une erreur matérielle.

Je n’ai plus à faire semblant de ne pas sentir.

Plus à contourner.

Plus à négocier avec mon propre corps.

Je vis.

Je sais que ce discours dérange.

Parce qu’il ne raconte pas une victoire.

Il ne raconte pas une souffrance spectaculaire.

Il ne raconte pas une réparation héroïque.

Il raconte une évidence retrouvée.

Je n’ai pas eu besoin de féminisation du visage.

Je n’ai pas eu besoin d’augmenter mes seins.

Je n’ai pas eu besoin de fabriquer une féminité crédible.

Mon corps n’avait pas besoin d’être convaincant.

Il avait besoin d’être laissé tranquille.

Il y a quelque chose de profondément politique dans le fait de ne rien vouloir ajouter.

Refuser l’augmentation.

Refuser l’hyperféminisation.

Refuser l’idée qu’un corps trans doive être spectaculaire pour être légitime.

Je n’ai pas voulu “ressembler à une femme”.

Je n’ai pas voulu être meilleure, plus belle, plus lisible.

J’ai voulu être exacte.

La transition, pour moi, ne s’est pas terminée le jour de l’opération.

Mais elle a trouvé là son point de repos.

Ce n’est pas une fin glorieuse.

C’est une fin fonctionnelle.

Je n’ai plus rien à prouver à mon corps.

Il n’a plus rien à me rappeler.

Ce qui reste maintenant, ce n’est pas la transition.

C’est la vie.

Et c’est peut-être ça, au fond, la chose la plus radicale que j’aie faite.

Et après la fin ? Et bien, il n’y a pas de chapitre clair.

Il n’y a pas de titre évident.

Il n’y a plus de trajectoire lisible.

Il y a un vide narratif.

Pendant longtemps, la transition faisait office de colonne vertébrale.

Un axe.

Une tension.

Une promesse.

Même dans la douleur, elle donnait un sens.

Quelque chose à faire.

Quelque chose à devenir.

Après la fin, il n’y a plus ça.

Ce qui m’a le plus surprise, ce n’est pas le corps.

C’est l’absence de commentaire intérieur.

Plus de vérification constante.

Plus de micro-scan.

Plus de dialogue de fond avec une anomalie.

Je ne me demande plus si je suis légitime.

Je ne me demande plus si ça se voit.

Je ne me demande plus si je suis “assez”.

Je ne me demande plus grand-chose.

Et ce silence, au début, a été presque inquiétant.

On croit souvent que la fin de la transition, c’est la délivrance.

Ce n’est pas vrai.

C’est une désorientation.

Quand toute une partie de ta vie a été structurée par un manque,

qu’est-ce qu’on fait quand il n’y a plus rien à réparer ?

Je n’ai plus d’alibi existentiel.

Plus de combat central.

Plus de récit explicatif.

Je suis une femme parmi d’autres.

Et c’est une position beaucoup plus nue que prévu.

Il y a une solitude spécifique à ce moment-là.

Une solitude sans tragédie.

Personne ne te dit comment vivre après.

Les récits s’arrêtent toujours au moment où “ça y est”.

Mais après “ça y est”, il reste le quotidien.

Les enfants.

Le travail.

Les corps qui vieillissent.

Le désir qui revient autrement.

La fatigue ordinaire.

Rien d’exceptionnel.

Et pourtant, c’est là que tout se joue.

Je me suis rendu compte que je n’avais jamais appris à vivre sans justification.

Avant, il y avait toujours une raison.

Un contexte.

Une explication implicite.

Maintenant, il n’y a plus que moi.

Pas “moi en transition”.

Pas “moi courageuse”.

Pas “moi exemplaire”.

Juste moi.

Et c’est peut-être la partie la plus difficile.

Après la fin, je ne suis pas devenue plus douce.

Je ne suis pas devenue plus sage.

Je ne suis pas devenue apaisée par magie.

Mais je suis devenue opaque.

Je ne me laisse plus traverser par les regards.

Je ne me plie plus aux récits attendus.

Je n’explique plus mon corps.

Je vis dedans.

La vérité, c’est que la transition n’était pas le but.

C’était le passage.

Ce qui compte maintenant, ce n’est pas d’être reconnue comme femme.

C’est de ne plus avoir à me penser comme telle.

Je ne performe plus.

Je ne corrige plus.

Je n’anticipe plus.

Je suis là.

Après la fin, il n’y a pas de morale.

Il n’y a pas de message.

Il n’y a pas de leçon.

Il y a juste une femme qui continue.

Et c’est peut-être la forme la plus radicale de liberté que je connaisse.