J’aimerais pouvoir répondre simplement.
Pouvoir dire « oui » sans trembler, sans détourner les yeux, sans attendre qu’on m’en donne la permission.
J’aimerais pouvoir m’asseoir dans ce mot comme dans un vêtement taillé pour moi : une bonne personne.
Mais la vérité, c’est que cette phrase me brûle la gorge.
Elle me fait honte.
Elle me fout à poil devant moi-même.

Parce que je n’en sais rien.

Et pire que ça : j’ai peur de la réponse.

Depuis toujours, j’ai ce doute collé à la peau.

Un poison lent, invisible, qui s’est infiltré avant même que j’aie les mots pour le nommer.

Pas aimable. Pas désirable. Pas intéressante.
Trop de. Pas assez de.
Bizarre. Dérangeante. Différente. Inadaptée.
Enfant trop intense, trop maladroite, trop timide, trop idiote, trop en attente d’amour pour qu’on puisse la supporter.

Je ne me souviens pas du moment exact où j’ai commencé à croire que j’étais mauvaise.
Mais je me souviens du regard de ceux qui me l’ont appris.
Des phrases jetées comme des gifles.
Des soupirs, des silences, des humiliations qui me collaient à la peau comme une odeur de culpabilité.

On ne me frappait pas tous les jours.
Mais on me faisait me sentir de trop, de travers.
Comme si ma seule existence était déjà une faute.

Alors j’ai intégré le message.
Je me suis dit que s’ils ne m’aimaient pas, c’est que je n’étais pas aimable.
Je me suis dit que s’ils me rabaissaient, c’est que je valais moins.
Et à force, cette croyance est devenue mon miroir.

Le malheur, c’est que quand tu crois que tu es mauvaise, tu finis par le devenir un peu.

Pas par nature.
Par fatigue.
Par réflexe.
Par défense.

Tu blesses pour ne pas être blessée.
Tu fuis pour ne pas être abandonnée.
Tu cries parce qu’on t’a jamais appris à parler sans hurler.
Tu sabotes l’amour parce que tu crois qu’il ne peut pas être pour toi.

Tu t’excuses trop. Puis pas du tout.
Tu veux qu’on t’aime. Puis tu repousses.
Tu rêves d’un refuge. Puis tu poses des mines autour de toi.
Et quand tout explose, tu te dis : « Tu vois ? T’es vraiment une merde. »

Et pourtant, au milieu de tout ça, il y a une autre voix.

Une petite voix.
Souvent inaudible.
Mais tenace.

Elle dit : « Tu veux faire le bien. Tu veux aimer. Tu veux comprendre. »
Elle dit : « Tu pleures quand tu fais mal. Tu n’es pas indifférente. Tu n’es pas cruelle. »
Elle dit : « Tu souffres. Et tu cherches. Tu ne te caches pas derrière tes blessures. Tu veux t’en sortir. »

Alors je me demande : est-ce que ça suffit ?

Est-ce que vouloir être une bonne personne, ça compte, quand on a déjà fait du mal ?
Est-ce qu’on peut être foncièrement bonne, quand on a autant de noir à l’intérieur ?
Est-ce qu’on peut être digne d’amour, quand on ne sait même pas comment s’aimer ?

Je crois que la réponse n’est pas dans les autres.

Tant que j’ai voulu qu’on me dise que j’étais une bonne personne, je suis restée dépendante.
Dépendante de leurs mots, de leurs gestes, de leurs regards.
Comme une junkie affective, prête à me nier pour une dose d’amour.
Prête à tout justifier, même l’injustifiable, tant que ça me donnait l’illusion de valoir quelque chose.

Mais la vraie réponse, elle est ailleurs.
Elle est dans le silence après l’échec.
Dans le moment où je me regarde en face, nue, souillée, bancale.
Et où je décide quand même de me relever.

Et ce n’est pas fini.
Encore aujourd’hui, il y a des gens qui me rabaissent, qui me disent — ou me font comprendre — que je suis une mauvaise personne.
Ils cognent là où c’est déjà fissuré, sans mesurer les dégâts.
Ils m’écrasent la tête sous l’eau alors que je suis en train de me noyer.

Être une bonne personne, ce n’est pas ne pas faire de mal.
C’est le voir. Le reconnaître. Et refuser d’en faire une fatalité.

C’est dire : « Ce n’est pas moi que je hais. C’est ce qu’on a fait de moi. »
Et ajouter : « Mais ce n’est pas une excuse. Et je refuse de reproduire. »

C’est marcher sur une ligne de crête, entre lucidité et espoir.
C’est refuser de se donner le beau rôle, mais ne pas s’enfoncer non plus dans l’autoflagellation.
C’est assumer l’ambiguïté : je suis capable du pire, mais je choisis autre chose.
Pas toujours.
Pas parfaitement.
Mais sincèrement.

Suis-je une bonne personne ?

Je ne sais pas.
Mais je veux le devenir.
Et je crois que c’est ça, le début d’une réponse.