Je suis née deux fois.

La première, on m’a collé un prénom, un sexe, une trajectoire.

La seconde, c’était après l’effacement. Trop tard pour l’innocence.

Et ce manque-là, je le porterai jusque dans mes rides.

Même si, maintenant, je respire. Enfin.

Je suis née à 40 ans.

Avant ça, j’ai survécu à l’intérieur d’une peau morte.

Un silence. Un faux-pas. Un costume taillé sur un cadavre.

Je souriais sur des photos où je n’existais pas.

Je disais “je t’aime” avec une voix qui ne savait pas aimer.

Je me donnais à des gens qui ne voyaient rien.

J’ai joué à être vivant, sans jamais avoir été née.

On m’a volé mon adolescence.

Pas de moment où quelqu’un me dit : « bienvenue parmi les filles ».

Pas de bande de copines, pas de confidences dans les toilettes,

pas de petites phrases dans les couloirs, pas de jalousie douce.

Juste la honte.

Un corps qui gonfle dans le mauvais sens,

qui s’éloigne de moi à mesure qu’il pousse.

Je n’ai pas eu mes premiers baisers au bord de l’eau.

Juste des fantasmes criblés de dégoût.

Des nuits étouffées. Des vêtements portés en secret.

Des désirs qui s’excusent d’exister.

On m’a volé mes premiers désirs.

Ils venaient pourtant, brûlants, tremblants, entiers.

Mais ils s’écrasaient sur la paroi d’un corps étranger.

J’ai menti.

À moi. Aux autres. À l’amour.

Je n’ai pas été touchée comme une fille.

Pas été regardée comme une femme.

Je n’ai pas eu droit à la beauté. À la coquetterie. À l’évidence.

Juste à la dissimulation, au camouflage, à la survie.

On m’a volé ma vingtaine.

Elles, elles dansaient. Elles testaient, draguaient, s’inventaien‍t.

Moi, je me serrais les bras pour ne pas éclater.

J’étais là, mais en creux.

Une vie de substitution.

Je disais bonjour. Je faisais carrière.

Personne ne voyait la disparition en cours.

J’étais un décor.

Un rôle distribué à la naissance.

Un homme, paraît-il.

Mais j’étais une fille en fuite.

Un être flou. Une présence censurée.

Et ça dérangeait trop le scénario.

Alors j’ai attendu.

J’ai mis ma vie entre parenthèses.

J’ai regardé les autres s’écrire pendant que moi,

je devenais une rature.

J’ai attendu que le courage vienne,

que le miroir me rende enfin ce que je n’avais jamais vu.

On m’a volé ma trentaine.

Les années de construction, de lumière, d’affirmation.

J’ai eu des enfants dans un corps qui me faisait violence.

J’ai aimé en apnée.

Je faisais semblant de m’épanouir.

En vrai, je creusais ma tombe à coups de sourires polis.

On m’a volé les années où j’aurais pu être belle, forte, visible.

Où j’aurais pu aimer mon reflet.

Danser en robe. Séduire. Exister.

J’étais là, mais j’étais absente.

Et puis, un jour, j’ai dit non.

Pas un grand non. Un petit.

Un non à l’intérieur.

Un non chuchoté, mais définitif.

Et aujourd’hui, j’ai 41 ans.

Et je commence à vivre.

Pas comme avant.

Pas comme si rien n’avait eu lieu.

Mais comme quelqu’un qui revient d’un long coma.

Je me regarde et je me dis : tiens, te voilà.

Je ne sais pas combien de temps il me reste.

Mais ce temps-là,

il sera pour moi.

Pour vivre à pleine peau.

Pour aimer comme j’aurais aimé.

Pour me sentir belle. Désirable. Libre.

On m’a volé ma vie. Et personne ne sera condamné.

C’est un crime sans tribunal.

Un effacement légal.

Une disparition sociale maquillée en conformité.

Je regarde en arrière et je ne vois que des fantômes.

Des versions de moi que je n’ai pas eu le droit d’être.

Des filles que j’aurais pu incarner.

Des baisers que je n’ai pas reçus.

Des robes que je n’ai pas portées.

Chaque année perdue est une brûlure.

Pas une cicatrice.

Une plaie vive, encore.

Il n’y aura pas de procès.

Pas de justice.

Juste moi. Debout.

Avec la rage tranquille de celles qu’on n’efface plus.

Et cette certitude au creux du ventre :

j’aurais pu vivre autrement.

J’aurais dû.

Si tu as lu jusqu’ici,

merci.

Merci d’avoir regardé. Vraiment.

Merci d’avoir traversé ce que tant préfèrent éviter.

Je n’ai rien d’indécent.

Je ne suis pas un danger, ni un délire.

Je suis une femme qui revient de loin.

Et je ne demande qu’une chose :

qu’on nous laisse vivre.

En paix.

Avec dignité.