J’ai un pénis.

Voilà. C’est dit.

Je l’ai longtemps planqué sous des tonnes de couches mentales, comme une anomalie de naissance qu’on aurait maquillée en option. J’en parle rarement. Je fais des pirouettes. Je blague. Ou je me tais. Parce que ce n’est pas le sujet, pas mon sujet. Et pourtant. Il revient. À la nuit tombée. Sous la couette. Dans les draps. Dans le corps d’Ophelia.

Quand on fait l’amour, je suis une fille. Au début. Je suis douce, offerte, fluide, électrique. Je suis tendresse, langueur, feu qui frémit. Je suis dans mon genre. J’y suis bien. J’y suis vraie. Et puis il faut pénétrer. Et là… je bascule.

Clic.

Comme un changement de scène trop brutal. Comme si je passais d’un film en 16 mm à un mauvais clip de rap. Je me regarde de l’extérieur. Je ne suis plus moi. Ou alors je suis un moi parallèle. Un garçon fantôme que je croyais enterré. Il ressurgit. Il bande. Il s’impose. Il prend. Et moi, je me tais. Je laisse faire. J’encaisse le plaisir, oui. Parce que parfois c’est bon. Parce que je l’aime. Parce qu’elle aussi, elle aime ça. Mais moi ? Moi, je suis où, là-dedans ?

Il y a du plaisir, oui. Mais pas de cohérence. Un genre de schizophrénie corporelle. Je suis dans un costume qui ne m’appartient pas. Un costume d’homme qu’on aurait repassé sur ma peau de femme. Et ça déraille.

Je me sens fille dans la rue, dans les cafés, dans la lumière. Je suis regardée comme telle. Je suis reconnue. Je suis. Mais dans le sexe, j’ai du mal. Trop de peau morte entre moi et mon identité. Trop de zones interdites. Trop de gestes qui m’éloignent.

Je veux une vulve. Je le sais. Je l’ai toujours su. Même si j’ai prétendu le contraire. Même si j’ai dit que la SRS n’était pas une urgence, que c’était pas si grave. Mensonge de survie. J’ai voulu croire que je pouvais habiter ce corps. Le flouter. Le domestiquer. Mais il me trahit.

Je regarde les autres filles trans qui gardent leur sexe et le vivent bien. Elles sont sublimes. Puissantes. Elles ne s’excusent pas. Elles jouissent. Moi, je m’excuse d’exister. J’envie leur liberté. Mais je ne suis pas elles. Je ne serai jamais elles. Mon sexe me retire quelque chose au lieu de me l’offrir. C’est une arme dans mes mains tremblantes. Une faille de genre. Une fracture symbolique.

Parfois, j’aime dominer. Prendre. Mais à chaque fois, un poison coule en moi : si je prends comme un homme, suis-je encore une femme ? Si je bande, suis-je encore légitime ? Si je jouis comme lui, suis-je toujours moi ?

Je veux jouir sans me trahir. Exister sans me fractionner.

Je veux faire l’amour sans devoir switcher.

Je veux être une femme du début à la fin.
Même nue.
Surtout nue.