Il faut avoir traversé la transition de genre pour comprendre à quel point c’est plus qu’un changement d’état civil ou une question d’apparence. C’est une expérience totale. Une révolution intérieure et sociale. Une renaissance dans un monde qui ne croit pas aux miracles.

Je suis une femme trans. Ce n’est pas une identité que j’ai choisie sur catalogue. C’est une vérité que j’ai dû extraire de la douleur, de l’exil, et du silence. Ce n’est pas une envie passagère. C’est une urgence existentielle.
Et ce genre de révélation, quand elle surgit, elle vient détruire toute ta chronologie. Il y a un avant qu’on supporte, un après qu’on construit, et entre les deux : le vide.
Quand on est assignée garçon à la naissance mais qu’on se sait femme au fond de soi, on apprend très tôt à faire semblant. À jouer un rôle. On devient un bon élève du genre, on répète les gestes, les voix, les attitudes qu’on attend de nous. Judith Butler appelle ça la performance du genre. Et pour beaucoup, elle devient une prison.
Transitionner, c’est refuser ce rôle. C’est dire non au script. C’est se mettre en danger pour accéder à sa propre vérité.
Mais soyons claires : transitionner, ce n’est pas fuir une identité. C’est s’en affranchir. C’est un acte de lucidité. Et de courage.
C’est aussi un acte éminemment politique.

Parce qu’une femme trans, dans notre société, dérange. Elle perturbe les codes binaires. Elle rend visibles les failles du système. Elle rappelle que l’ordre genré n’est pas un ordre naturel, mais une construction. Et une construction, ça peut se démonter.
Dans d’autres cultures, des personnes comme moi avaient un statut spirituel particulier. Chez les peuples autochtones d’Amérique du Nord, on parlait de personnes Two-Spirit, considérées comme médiatrices entre les mondes. Au Mexique, les muxes jouent un rôle social et culturel reconnu. En Occident, on a préféré nous psychiatriser, nous médicaliser, nous marginaliser.
Mais la vérité, c’est que la transition touche à tous les plans : biologique, psychologique, social, sexuel, existentiel. Ce n’est pas une simple affaire d’hormones ou de chirurgie. C’est une reconfiguration complète de soi et du monde. Une métamorphose.
La transition est une initiation sans temple. Une alchimie intérieure. Il n’y a ni clergé, ni dogme, juste une vérité qui se fraie un chemin à travers la chair et la conscience. J’ai connu la dissociation, l’exil de soi. Et puis un jour, j’ai traversé le feu. Et de l’autre côté, j’étais là. Nue. Vraie. Présente. C’est ça, ma spiritualité. Pas une croyance : une traversée.
Et il faut le dire : c’est une expérience que peu auront la chance de vivre. Peu de gens vivront une renaissance consciente. Peu mourront à une fausse version d’eux-mêmes pour accéder, en pleine lumière, à qui ils sont.


Il y a quelque chose de profondément humain, bouleversant, dans cette traversée. C’est la quête de soi, poussée à son point de non-retour. C’est un chemin initiatique comme il en existe dans les mythes. La plupart des gens ne se poseront jamais la question de leur genre. Nous, si. Et de cette épreuve naît une forme de vérité nue, de beauté brute, qui, même dans la douleur, force le respect.
Et cette métamorphose est douloureuse. Parce qu’elle se fait dans un monde qui résiste à tout ce qui sort des cases. Les regards changent. Le statut social bascule. Les droits, parfois, s’effritent. Les violences s’intensifient. On passe, en quelques mois, d’un genre à l’autre, mais aussi d’une classe sociale à une autre. Être une femme trans, c’est souvent vivre en bas de l’échelle. Précarité, rejet, objectification.
Ce que la société nous fait, au-delà des regards, c’est nous priver d’avenir. Une femme trans a quatre fois plus de risques d’être au chômage, d’être sans logement, d’être agressée. Les démarches administratives nous épuisent. Les médecins nous questionnent au lieu de nous soigner. L’État nous tolère à peine. On vit dans un monde qui préfère nous invisibiliser que nous protéger.
Et pourtant.
Pourtant, je n’ai jamais été aussi vivante que depuis que j’ai décidé d’être moi. Vraiment moi. Transitionner, c’est dire oui à la vie. C’est choisir de s’aimer même quand le monde vous apprend à vous haïr. C’est construire une identité habitée, choisie, libre.
Et qu’on arrête avec l’argument de la “biologie” : les scientifiques sérieux s’accordent aujourd’hui à dire que le sexe n’est pas binaire, mais un spectre. Il existe des variations chromosomiques, hormonales, anatomiques, qui rendent caduc le fantasme d’un monde divisé proprement en hommes et femmes “naturels”. Le genre, lui, est une construction sociale. Historiquement située, culturellement variable. On ne vit pas le genre de la même manière en France, au Japon ou au Sénégal. Ce qu’on croit être “évident” est en fait une norme invisible qu’on nous inculque très tôt. La transidentité n’est pas une aberration biologique : elle est un révélateur de cette complexité, une brèche salutaire dans la fiction collective.
La sexualité aussi, j’ai dû la réapprendre. Désirée autrement, dans un corps nouveau, avec des sensations inconnues. Il ne s’agissait plus de performance, mais de présence. Plus de domination, mais de réciprocité. Ce n’est pas juste mon corps qui a changé. C’est ma manière de le ressentir, de le désirer, de l’habiter.
Pour la première fois, j’étais dedans.
Alors non, je ne suis pas “devenue femme”. Je suis une femme. Point.
Il y a ma vie d’avant, et celle d’aujourd’hui. Et entre les deux, un gouffre qu’aucune photo, aucun mot, ne peut combler. Je ne renie pas l’enfant que j’ai été. Mais je refuse qu’on me force à l’embrasser comme un garçon. Mon passé est une langue que j’ai dû traduire à rebours. Une mémoire que je réécris avec mes propres mots.
Mais je suis aussi une preuve vivante qu’on peut changer, profondément, jusqu’au cœur. Et ça, ça fait peur. Parce que ça montre que rien n’est figé. Ni le genre, ni les normes, ni les destins.
Et si ce monde ne comprend pas ça, tant pis. Nous, on avance. On s’invente. On se réinvente. C’est notre force. Et elle est contagieuse.