Y’a pas une seule dysphorie. Y’en a cinquante. Peut-être plus.
Des petites. Des grandes. Des qui grattent. Des qui brûlent. Des qui crèvent.
Y’a celle du miroir du matin. Celle qui t’attrape en traître, alors que tu te trouvais plutôt pas mal. Et puis non. Un angle. Une ombre. Et ce regard — trop masculin pour être le tien.
Y’a celle de la voix. Celle qui te trahit quand tu décroches le téléphone. Celle qui ramène tout le monde à ton passé. À ton avant. Même les gens bienveillants. Même ceux qui t’aiment. Et toi, tu souris, tu t’excuses presque d’avoir un timbre cassé. Tu fais des efforts, tu montes un ton, tu nasalises, tu caches. Mais le naturel revient. Et la honte avec.
Y’a celle du corps. Pas le corps idéalisé, non. Le corps usé. Le corps fatigué. Le dos qui se voute, les bras trop longs, les hanches qui n’arrivent pas à suivre. Un squelette de garçon sous un derme de fille. Un patchwork d’identités mal cousues.
Et puis y’a la plus intime. La plus sale, peut-être. La dysphorie du sexe. Ce sexe que j’ai. Ce sexe qui bande, qui fonctionne, qui obéit. Et que je hais. Par intermittence. Par vagues. Pas toujours. Mais assez pour me flinguer l’âme certains soirs.
Je peux l’utiliser. Je peux donner du plaisir avec. Mais je ne suis pas dedans. Je sors de moi pour être dedans elle. Tu vois le paradoxe ?
Et parfois, c’est pire : ce sexe, je m’en sers pour incarner l’animus. Le masculin brut. Le pouvoir. La force. Et je jouis, oui. Mais je me perds. Je jouis à côté de moi. Dans un personnage, un travesti de virilité. Mon corps devient l’arme d’un autre. D’un moi fantôme.
Y’a aussi la dysphorie mentale. Celle qu’on ne voit pas. Celle qui ne s’habille pas.
Je me suis construite en me scindant. Une moitié de moi éduquée pour dominer. L’autre pour disparaître. L’animus et l’anima en guerre civile dans ma tête. Jung aurait adoré mon cerveau.
Et puis y’a les moments où je vais bien. Les jours où tout tient. Où mon reflet me sourit. Où ma voix passe. Où je me trouve belle. Ces moments-là, je les guette comme une droguée en manque. Mais ils ne suffisent pas. Parce qu’après, la dysphorie revient. Par une couture mal faite. Par une remarque anodine. Par un souvenir.
La dysphorie n’est pas un monstre unique. C’est une meute.
Et j’essaie de survivre au milieu des morsures.