Je crois que ce n’est pas de la jalousie. Pas vraiment. Ou alors, si ça en est, c’est une jalousie qui ne ressemble à aucune de celles que les gens décrivent dans les magazines, dans les conversations de bistrot, dans les accusations trop faciles qu’on jette à la figure de celles qui aiment à fleur de nerfs.
Ce n’est pas “je ne veux pas que tu aies eu une vie avant moi”, ce n’est pas “je veux être la seule à avoir compté”, ce n’est pas “efface tout, recommence à zéro avec moi”. Non. C’est bien plus complexe, plus mouvant. C’est comme un fil fin qui se tend dans ma poitrine, à chaque fois que tu me racontes quelque chose que tu as vécu avec un autre. Pas des choses honteuses, pas des secrets. Juste des anecdotes, racontées parfois en souriant, parfois en passant, avec cette légèreté que tu as quand tu parles sans te méfier.
Et moi, je me prends tout de face. Ton passé devient un décor qui s’impose dans ma tête, une scène de théâtre que je n’ai pas choisie, des gestes, des regards, des mots qui ne m’étaient pas adressés, mais que mon imaginaire avale comme s’ils m’étaient destinés. Et je me tais. Je souris parfois, pour faire bonne figure. Mais au fond de moi, je rétrécis. Je me sens traversée par une douleur sourde, comme si je n’étais plus tout à fait à ma place.
Ce n’est pas de la jalousie. C’est la crainte d’être une répétition. Une variante. Une suite logique. C’est cette peur-là, très ancienne, qui remonte à chaque fois que tu me rappelles, même involontairement, que tu as déjà ri comme ça, déjà été touchée, désirée, surprise. Ce n’est pas que je veux être la première. C’est que j’aimerais être l’exception. Celle pour qui tout déraille, celle qui ne ressemble à rien d’autre. Celle qui désorganise ton cœur, pas qui se contente de le compléter.
Tu racontes ça naturellement. Comme une histoire drôle. “Il m’a dit je ne bande que pour toi.” Et moi je reste figée. Je hoche la tête, mais j’ai la gorge nouée. Parce que dans cette phrase, il y a toute une scène qui se déplie sans mon accord. Ton corps, son corps, un jeu, un regard, une tension — et moi, dehors. Spectatrice de ce qui aurait dû rester hors champ.
Je n’ai rien demandé. Et pourtant je vois. Je ressens. Je compare.
Et c’est là que ça me fend.
Parce que je ne veux pas être une répétition.
Je veux être la seule pour qui rien ne ressemble.
C’est cette terreur d’être aimée dans un copier-coller d’émotions déjà vécues.
D’être un replay.
Je n’ai pas envie de savoir ce que tu as vécu avec lui.
Pas parce que je veux l’ignorer. Mais parce que je veux construire quelque chose qui n’a pas d’antécédent.
Je ne veux pas marcher dans les empreintes de quelqu’un d’autre.
Je veux qu’avec moi, tu sortes du script. Qu’il n’y ait pas de précédent.
Je veux qu’on soit là, toi et moi, comme si personne n’avait existé avant.
Tu sais, je ne crois pas qu’on doive tout se dire. Je crois au mystère, à la pudeur, à la délicatesse. Je crois qu’aimer quelqu’un, c’est parfois lui cacher ce qui ne lui fera aucun bien. Pas par mensonge, mais par protection. Par tendresse. Par conscience que certaines confidences ne sont pas des preuves d’amour, mais des échardes inutiles.
Je ne t’en veux pas. Je sais que tu ne veux pas me faire de mal. Mais moi, je suis construite comme ça : hypersensible, perméable, habitée par une imagination qui me dépasse. Tu poses une image, et elle devient un film entier dans ma tête. Tu dis un mot, et il se grave en moi. Je ne filtre pas. Je ressens tout, d’un bloc.
Alors non, ce n’est pas de la jalousie. C’est un besoin de me sentir assez. Unique. Intouchée. Privilégiée. C’est une faille, peut-être. Mais c’est la mienne. Et quand tu l’effleures sans le vouloir, c’est tout mon équilibre qui vacille.
Parfois je pleure en silence, après ces récits. Pas par faiblesse. Mais parce qu’aimer, pour moi, c’est me donner toute entière. Et j’aimerais, juste parfois, que notre histoire soit un sanctuaire. Que tu m’aimes comme si tu apprenais à aimer pour la première fois.
Je ne te demande pas d’effacer ton passé. Je te demande juste de ne pas l’inviter à s’asseoir entre nous.