J’ai fantasmé une relation avec des hommes comme lui. Ça ne m’arrive pas souvent, mais quand ça arrive, c’est comme un séisme. Je ne les veux pas vraiment dans ma vie. Pas comme partenaire, pas comme amant. Mais il y a quelque chose chez eux qui m’attrape. Une gravité, une puissance douce, un truc que je n’ai jamais eu et que je ne veux pas avoir, mais qui me hante malgré moi.
C’était lors d’un séminaire. Une salle banale, des groupes de tables, un PowerPoint projeté sur un mur qui aurait pu être celui de n’importe quel open space. Lui, il était là, assis à ma table. Droit comme un I, une chemise parfaitement repassée, une montre qui criait « j’ai réussi ma vie » sans même avoir à briller.
Ma première pensée ? « C’est qui ce vieux con ? »
C’était injuste, gratuit. Mais c’est sorti tout seul dans ma tête. L’homme blanc cis hétéro par excellence. L’archétype du type qui représente tout ce qui me dépasse, tout ce qui m’agresse. Un homme qui n’a jamais eu à se poser la question de son genre, de sa place dans le monde, de ses privilèges. Une part de moi était prête à le détester. Une autre l’a fait immédiatement, sans réfléchir.
Mais voilà, il a souri et il a parlé. Et sa voix m’a désarmée. Grave, posée, mais pas intimidante. Chaque mot était choisi avec soin, comme s’il savait que la moindre phrase pouvait peser lourd. Pas dans une optique de contrôle, mais de respect. Je ne m’y attendais pas. Il avait cette manière de capter l’attention sans l’imposer.
Ce n’était pas son physique, même si je l’ai remarqué. Cheveux gris impeccablement peignés, des yeux bleu acier, une posture droite mais pas raide. Non, c’était sa manière d’être, comme s’il n’avait rien à prouver, mais tout à offrir. Et moi, j’étais là, scotchée, piégée entre ma colère et ma curiosité.
Et puis il y’a eu un autre jour, un autre lieu, un autre homme. Je m’étais installée dans un carré du métro, perdue dans mes pensées. Lui, il est monté à la station suivante. Costume sombre, cravate légèrement dénouée, des chaussures qui brillaient comme s’il venait de sortir d’un magazine. Il s’est assis en face de moi, et son sourire, discret mais sincère, m’a frappée.
Ce sourire. Pas un rictus poli, pas un sourire commercial. Un sourire qui disait : « Je t’ai vue. »
Nos regards se sont croisés, encore et encore. À chaque fois, j’avais l’impression qu’il me déshabillait, mais pas dans le sens sexuel. Il me voyait. Moi, pas juste une femme dans le métro, mais quelqu’un. J’étais gênée et j’ai souri à chaque croisement de regard. J’ai aussi senti mes joues chauffer, et j’ai haï cette réaction. J’ai détesté que mon corps me trahisse alors que ma tête me criait de détourner les yeux. Une partie de moi espérait qu’il dise quelque chose. Il n’a rien dit.
Quand ma station est arrivée, je me suis levée. Nos regards se sont croisés une dernière fois, et nous nous sommes souri. Ce sourire complice, comme une promesse silencieuse, comme un secret partagé sans mots. J’ai eu envie de rester, de laisser filer ma station pour voir jusqu’où ce jeu pourrait aller. Mais je n’ai pas bougé. Je suis sortie, mon cœur battant trop fort, comme si j’avais laissé quelque chose derrière moi.
Je me suis retournée une fraction de seconde, juste avant que les portes ne se referment. Il était toujours là, le regard fixe, presque intense, comme s’il me suivait sans bouger. Une seconde de plus et j’aurais pu croire qu’il allait se lever, me suivre, me rattraper. Mais les portes ont claqué, le métro est parti, et avec lui, cette étrange possibilité qui n’existerait jamais.
Sur le quai, je me suis surprise à sourire encore. Ce n’était rien, juste un moment. Mais ce rien m’avait ébranlée, comme si ce regard avait touché quelque chose d’enfoui, d’inaccessible.
Ces hommes, ce n’est pas eux que je veux. Pas leur vie, pas leur quotidien. Ce que je veux, c’est ce qu’ils représentent.
Ils incarnent un truc que je n’ai jamais eu : la sécurité, la stabilité, le regard qui te dit : « Je suis là, je gère. » Ils dégagent cette force tranquille, cette maturité qu’on gagne en traversant des tempêtes. Mais ce n’est pas que ça. Ce sont aussi leurs failles, celles qu’ils ne montrent pas toujours, mais qu’on devine dans un soupir, dans une hésitation, dans un regard qui s’attarde trop longtemps.
C’est peut-être lié à lui, à ce père que je n’ai jamais eu. Ou peut-être pas. Peut-être que c’est plus simple que ça. Peut-être que c’est juste cette alchimie bizarre entre l’admiration et l’attirance, entre le besoin d’être protégée et le désir de tout envoyer valser.
Je fantasme parfois ces relations, mais ça reste dans ma tête. Parce qu’en vrai, je ne veux pas qu’ils soient là. Je ne veux pas leur quotidien, leur manière de gérer, leur façon de poser leurs règles sur ma vie.
Ce que je veux, c’est ce qu’ils réveillent. Ce sentiment d’être vue, d’être désirée pour tout ce que je suis, pas juste pour mon corps. Mais aussi ce frisson de danger, ce truc qui te fait te demander si tu n’es pas en train de jouer avec le feu.
C’est ça, leur pouvoir. Ils te capturent sans te toucher. Ils te font te demander si tu veux les fuir ou les embrasser.
Il y a des jours où je les vois comme des figures paternelles, idéalisées, sécurisantes. Et d’autres où ils sont tout le contraire : des amants imaginés, des corps qui promettent de t’apprendre des choses que tu ne sais pas.
Cette ligne, elle est floue, et c’est ça qui dérange. Parce que dans ce flou, il y a tout ce qu’on ne veut pas regarder. Tout ce qu’on ne veut pas admettre.