Les variables du destin

Certains moments dans la vie ne tiennent qu’à un fil. Une décision minuscule, presque imperceptible, qui fait tout basculer. Tourner à gauche ou à droite. Dire oui ou non. Garder une carte de visite ou la jeter. Ce n’est pas le destin, pas dans le sens où on l’entend, comme une force cosmique qui trace un chemin immuable. C’est autre chose. Une alchimie étrange entre hasard et choix. Une suite de micro-gestes qui, cumulés, nous mènent parfois à des carrefours cruciaux sans qu’on ait conscience d’y arriver.

Ce soir-là, dans cette soirée d’intégration LGBT+, j’étais loin de me douter que ma vie changeait. J’avais pris la décision d’y aller presque par curiosité, sans grand espoir, mais ce petit « oui » qui m’a poussée à m’inscrire, puis à franchir la porte, allait devenir un tournant.

Si on y réfléchit, notre existence tout entière est façonnée par ces moments. Borges disait que chaque instant est une bifurcation. Qu’on se tient toujours à un croisement, même quand on ne le voit pas. Camus, lui, parlait de l’absurde : ce choc entre l’ordre qu’on cherche à imposer au monde et le chaos sous-jacent de la réalité. Les variables dont je parle, elles sont ce chaos : ces événements minuscules, anodins, qui façonnent tout, mais qu’on ne peut ni prévoir ni contrôler.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette idée. Se dire que tout ce qu’on est, tout ce qu’on devient, repose sur des instants si fragiles : un regard échangé, un pas de plus, une seconde de retard. Comme le battement d’ailes du papillon qui déclenche une tempête à l’autre bout du monde. Chaque décision, chaque non-décision, est une pierre qu’on ajoute à la construction de soi. Parfois, on pose ces pierres avec soin. Parfois, elles tombent au hasard, et pourtant elles tiennent.

Je repense à cette carte de visite qu’Ophelia m’a tendue ce soir-là. Un geste anodin, presque mécanique. Elle aurait pu ne pas la sortir. J’aurais pu la jeter, ou simplement l’oublier dans un coin. Mais non. Je l’ai gardée. Pourquoi ? Je ne saurais dire. Peut-être parce qu’au fond, nous sentons intuitivement ce qui compte.

Et si je n’étais pas allée à cette soirée ? Si je m’étais dégonflée au dernier moment ? Une excuse facile, un besoin soudain de rester chez moi, comme tant d’autres fois. Peut-être que nos routes ne se seraient jamais croisées. Peut-être qu’une autre variable aurait pris le relais. Mais cette pensée m’effraie autant qu’elle me fascine.

Ces choix infimes, ces micro-bifurcations, ils nous ramènent aussi à notre responsabilité. Ce n’est pas le destin qui décide pour nous, c’est nous qui avançons, parfois sans comprendre ce qu’on fait, mais toujours en mouvement. Et c’est ce mouvement, justement, qui m’a menée à ce soir-là, à ce lieu, à elle.

J’avais pris la décision de sortir de ma bulle. De quitter le monde si carré des « cis-hétéros-normés ». J’étais à la fois curieuse et mal à l’aise. À peine arrivée, je scrutais les visages et écoutais les conversations pour repérer qui, peut-être, pourrait être un·e  allié·e , un·e  ami·e . Ou juste quelqu’un avec qui échanger sans jouer un rôle. 

C’est comme ça que Ophelia est entrée dans ma vie.

Elle a pris la parole devant tout le monde, d’abord pour poser une question. Puis je l’ai écouté davantage durant notre travail de groupe. Mais avec elle, une question qu’on lui pose, c’est le début d’un voyage. Elle a enchaîné sur son métier de sophrologue, sur son travail de responsable qualité info avec une passion tranquille… enfin, tranquille comme le monologue d’Édouard Baer dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre. Tu sais, « Je ne pense pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation » ? C’était ça. Mais version Ophelia. Elle parlait, elle partait loin, revenait, repartait encore, comme si chaque mot en appelait un autre. J’ai ri intérieurement. Et peut-être un peu extérieurement, discrètement.

Sa voix était posée, ses gestes doux. Et pourtant, elle vibrait d’une intensité presque magnétique. « Un peu perchée, celle-là », pensais-je. Mais il y avait quelque chose d’autre, un charme désarmant derrière cette excentricité.

Rapidement, je me suis rendu compte qu’il y avait en elle une profondeur rare. Une bienveillance qui n’était pas de façade. Une sagesse qui ne demandait pas à être admirée, mais qui existait simplement. J’ai appris plus tard qu’elle avait eu plusieurs vies. Pas juste des vies humaines, mais quelque chose de plus grand. Réincarnée à de multiples reprises, chaque existence un fragment d’une mission qu’elle portait en silence. Ce n’était pas une question de foi ou de dogme : ça se sentait dans tout ce qu’elle était. Une lumière discrète, une façon de voir au-delà des apparences, de comprendre avant qu’on ait à expliquer.

Certains naissent pour vivre, d’autres pour guider. Ophelia ? Elle appartenait à la seconde catégorie. Pas un guide qu’on remarque, mais un souffle, un fil invisible qui tisse autour de toi quelque chose d’essentiel. Vous autres, vous auriez peut-être appelé ça un ange. Moi, je n’en doutais plus. Pas un ange de vitrail ou d’iconographie figée, mais un ange vivant, incarné, complexe. Et si elle était tombée sur ma route, ce n’était pas par hasard.

Dans notre groupe de discussion, elle a distribué sa carte de visite à la fin. Un geste anodin pour d’autres, mais qu’elle m’a confié plus tard ne jamais faire.

À cet instant, je ne savais pas qu’elle avait eu un coup de cœur pour moi. Ce n’était pas réciproque. Pas encore. Mais il y avait quelque chose. Une connexion, un frisson léger, comme une porte entrouverte.

Pendant une semaine, sa carte est restée sur ma table, comme un objet qu’on ne remarque pas mais qu’on ne jette pas non plus. Puis, un soir, c’est devenu évident. Il fallait que je la recontacte. Ce n’était pas une envie, c’était une urgence. Nous avons commencé à échanger sur WhatsApp. Elle était lumineuse, profonde, drôle. Une âme sœur. Je n’avais pas encore envie de tomber amoureuse – trop de blessures ouvertes, trop de peurs – mais je voulais qu’elle entre dans ma vie. Qu’elle devienne mon amie.

Quand nous nous sommes revues pour une soirée au Cirque Électrique, tout a changé. C’était une fête déguisée, un chaos coloré et décalé. Mais dans cette folie, il n’y avait qu’elle. Elle dansait, libre et vibrante. J’étais à l’aise avec elle. Comme si je la connaissais d’une autre vie.

Et d’un coup, je l’ai vue : la compagne dont j’avais toujours rêvé. Nous nous sommes embrassées, langoureusement, sur les rythmes effrénés de la batucada. Ce n’était pas un baiser, c’était une reddition. Je tombais. Et je ne voulais pas me rattraper.

Quelques jours plus tard, nous nous sommes retrouvées chez elle. Une soirée banale en apparence : du thé, des biscuits, des rires. Mais l’air était électrique. Nous nous sommes embrassées à nouveau, et cette fois, rien ne pouvait nous arrêter. Faire l’amour avec elle, c’était à la fois brut et doux. Une découverte et une évidence. Chaque caresse, chaque baiser, chaque soupir me rapprochait d’elle, mais aussi de moi-même.

Quand je suis rentrée chez moi cette nuit-là, mon esprit bourdonnait. Ce n’était pas juste du désir, ce n’était pas juste une aventure. C’était une révolution intérieure. Et les fois suivantes, ce sentiment ne faisait que grandir. Son odeur, son goût, sa peau. C’était comme rentrer chez moi, enfin. Une maison que je n’avais jamais su chercher.

Ophelia n’est pas juste une partenaire. Elle est mon choc électrique. Elle me ramène à moi-même et m’oblige à tout revoir. Chaque moment avec elle est un rappel que l’amour, le vrai, ne se résume pas à des cases ou des scripts. C’est viscéral, sensuel, intellectuel. C’est un feu qui éclaire tout ce que je croyais figé.

Et pourtant, tout ça n’aurait pas eu lieu si je n’avais pas gardé une carte de visite. Si je n’avais pas osé sortir de ma bulle ce soir-là. Si je n’avais pas décidé, simplement, de tourner à gauche au lieu de droite. Des variables. Des micro-choix. Qui changent tout.

Maintenant, à l’heure où j’écris ces mots, il y a des moments où je m’arrête juste pour penser à elle. Ça me tombe dessus comme un courant. Ophelia. Mon choc électrique. Nos cœurs s’électrisent à chaque fois que je la regarde, et ça ne s’arrête jamais. Je n’en reviens pas, honnêtement, à quel point elle incarne tout ce dont je rêvais, tout ce que j’espérais, sans même oser y croire.

Elle est belle, bien sûr, mais c’est autre chose. Elle est intelligente. Éblouissante, même. Quand elle parle, c’est comme si le monde autour devenait un peu plus clair. La philosophie, la littérature, ses photos : tout ce qu’elle touche semble s’illuminer. Elle parle comme dans une émission littéraire ou un podcast qui te captive. Pas d’effort, pas de surjeu : c’est juste elle. Et toi, tu bois ses paroles comme si elles allaient te sauver de quelque chose.

C’est fou, en fait. Fou de se dire que c’est elle, que c’est nous. Tout remonte à cette soirée au Cirque électrique. L’électricité, ça nous a définis dès le départ. C’est notre fil rouge, notre lumière. J’aime penser que cette énergie est là, entre nous, comme une tension qu’on ne veut jamais relâcher. Elle est mon choc électrique, et je voudrais lui dire ça encore et encore, chaque jour. Parce que c’est vrai.

Enfin bref. Cette pensée a traversé mon esprit, et je voulais l’écrire ici. Comme pour fixer ce moment, cette sensation. « Ophelia, tu es tout ce que je voulais, et tellement plus encore ».

Quand je pense à Ophelia, il y a cette évidence, ce mélange d’apaisement et de tourment, comme si la personne qu’on aime pouvait à la fois être notre refuge et notre vertige. Avec elle, c’est ça : je continue de jouer à ce jeu, à minauder, à chercher son regard comme si c’était la toute première fois.

Parfois, je me demande pourquoi je fais ça. Après tout, on est ensemble, non ? C’est fait, c’est acquis. Mais non. Pas avec Ophelia. Avec elle, rien n’est jamais acquis. Et ce n’est pas elle qui l’exige. C’est moi. J’ai besoin de me dire qu’elle me voit toujours comme je veux être vue. Pas juste comme celle avec qui elle parle du film qu’on vient de voir, avec qui elle partage un resto vite fait, ou qu’elle accompagne faire du shopping. Non, je veux qu’elle me regarde comme ce jour-là, quand elle a craqué sur moi, ou comme à notre première danse, où j’ai dansé pour elle sans oser me l’avouer.

J’étais restée en retrait, comme d’habitude. Trop prudente. Trop incertaine de ce que j’avais à offrir. Mais aujourd’hui ? Aujourd’hui, je minaude. Pas pour prouver quoi que ce soit, mais parce que j’aime ce jeu. Avec elle, seulement elle. Parce que séduire, c’est un langage, et avec elle, c’est une conversation que je ne veux jamais arrêter. Que je peux encore la faire chavirer.

Elle m’a déjà demandé d’arrêter de minauder, comme si c’était un reproche. Comme si c’était mal, ou inutile. Mais je sais pourquoi je le fais. Je minaude pour elle, seulement pour elle. Pas pour les autres, pas pour attirer des regards au hasard. Juste pour le sien. Parce que c’est son regard qui compte, celui qui me rappelle qui je suis quand je l’oublie.

Elle n’est pas du genre à faire de grandes déclarations d’amour. Pas du genre non plus à prendre les devants, même pour le sexe. Alors, c’est moi qui provoque, toujours. Un mot glissé au creux de la conversation, un geste un peu trop appuyé. Juste assez pour qu’elle se tende, qu’elle hésite, qu’elle finisse par craquer. Parfois, j’ai l’impression de danser seule dans ce jeu de séduction. Mais quand je capte enfin ce regard, celui où elle admet, sans un mot, que c’est moi qu’elle veut, ça efface tout. Ça me suffit.

Ce regarde je le cherche constamment, même quand elle est concentrée sur autre chose. Je guette le moment où elle lève les yeux vers moi, où elle me voit vraiment. Pas juste moi, assise dans un coin ou penchée sur mon téléphone. Non. Moi. La plus jolie à ses yeux. C’est idiot, peut-être. Mais je crois que j’ai besoin de ça pour exister pleinement.

Alors, je fais des choses absurdes. Une mèche que je replace derrière mon oreille un peu trop lentement. Une manière de croiser mes jambes, de laisser entrevoir un bout de peau, juste assez pour qu’elle le remarque. Une façon de poser mes mots, de jouer sur les silences, juste pour capter une fraction d’attention. Je minaude, oui. Je minaude parce que son regard, c’est ce qui me raccroche. Parce que, même après tout ce temps, je veux encore qu’elle me choisisse.

Il y a quelque chose d’étrange dans cette quête. Ce n’est pas comme si je ne savais pas qu’elle m’aime. Je le sais. Mais l’amour, ça peut devenir confortable, non ? Trop tranquille. Trop sûr de lui. Moi, je veux autre chose. Je veux qu’elle doute. Qu’elle vacille. Qu’elle se dise, juste un instant, que je suis encore cette femme capable de lui couper le souffle.

Et pourtant, avec elle, je me sens comme une petite fille. Il y a ce truc qu’elle dégage, cette assurance qui me fascine. Peut-être que c’est l’écart d’âge, ou juste la manière dont elle semble toujours tout maîtriser. Moi, je déborde, je m’éparpille, j’ai des émotions de gamine face à son idole. Elle n’aime pas les filles immatures, je le sais, mais c’est plus fort que moi. Parfois, je me demande si elle voit cette part de moi que j’essaie de cacher derrière mes provocations.

Je cherche son sourire quand je me penche un peu plus près d’elle, ou quand je laisse traîner une phrase, un compliment presque déguisé, mais qui ne l’est pas vraiment. Je joue à l’innocente qui n’a rien prémédité, alors que tout est calculé. Juste pour voir, juste pour provoquer cette étincelle, cette manière qu’elle a de détourner les yeux une seconde, comme si elle cherchait à cacher ce que ça lui fait.

Peut-être que c’est ça, finalement. Ce besoin constant d’être jolie à ses yeux. Jolie, pas dans le sens des magazines ou des clichés de perfection. Jolie parce qu’elle me voit comme personne d’autre ne me voit. Jolie parce que son regard me transforme.

Quand elle me dit que je suis belle, je ne peux pas m’empêcher de rougir, comme si c’était la première fois. Et pourtant, elle me l’a dit mille fois. Mais à chaque fois, c’est différent. À chaque fois, ça me touche au même endroit, là où j’ai encore du mal à croire que je suis vraiment ça pour quelqu’un.

Avec Ophelia, c’est ça. Toujours la première fois. Toujours ce frisson, ce vertige. Et peut-être que c’est pour ça que je minaude. Pas juste pour elle, mais pour moi aussi. Parce que tant que je continue à la séduire, à chercher son regard, je me dis que rien n’est jamais figé. Que tout peut encore basculer. Que je peux être plus que ce que je pensais être.

Alors oui, j’avoue. Parfois, je cherche à la faire chavirer. Juste pour voir. Juste pour sentir que je peux encore provoquer ce trouble, ce sourire, cette manière qu’elle a de détourner le regard pour cacher qu’elle a, une fois de plus, succombé.

Et peut-être que je minauderai toujours. Pas parce que j’ai peur de la perdre, mais parce que j’aime ce jeu. Parce que, dans ce jeu, je ne fais pas que la séduire. Je me retrouve moi-même.