Jusqu’au bout de la vulve

Prendre rendez-vous avec un chirurgien, ce n’est pas un acte impulsif. C’est un cri qui s’est aiguisé, affûté au fil des années, jusqu’à devenir impossible à ignorer. C’est répondre à une nécessité, presque viscérale : celle d’être en sécurité dans son propre corps.

Je veux pouvoir exister sans calculer chaque geste, chaque tenue, chaque mot. Je veux pouvoir marcher dans la rue, aller à la piscine, m’habiller comme je veux, sans cette peur constante d’être identifiée comme “trans”. Ce mot qui, dans notre société, n’est pas qu’un simple qualificatif : il est un risque, une cible. Ce que j’ai entre les jambes, ce détail, devient un enjeu vital dans un monde qui traque et qui juge.

Mais ce n’est pas qu’une question de survie sociale. C’est aussi une paix intérieure que je poursuis. Je veux me libérer de cette recherche mentale incessante, cette obsession sourde qui revient sans cesse : Qu’est-ce qu’ils voient ? Est-ce qu’ils savent ? Est-ce qu’ils devinent ? Une fois opérée, ces questions-là, je pourrais les abandonner. Les déposer comme un fardeau qu’on traîne depuis trop longtemps.

Et puis, il y a l’avenir. Parce que si je peux survivre aujourd’hui, si je peux affronter les regards, les remarques, les silences gênés, qu’en sera-t-il demain ? Quand je serai vieille, si je finis en EHPAD, ou si je dois être hospitalisée ? Je veux éviter le mépris, les discriminations, la transphobie du corps médical. Je veux pouvoir vieillir comme n’importe quelle femme, sans avoir à expliquer ou à justifier ce que je suis.

Peut-être que j’aurais gardé mon sexe intact dans une autre vie. Une vie où la société ne serait pas aussi binaire, où les corps entre deux genres ne seraient pas des anomalies à corriger. Peut-être que j’aurais pu aimer ce que j’avais, ou au moins m’en accommoder. Mais nous vivons ici, maintenant. Et ici, tout pousse à choisir : homme ou femme, jamais les deux.

Mais ce n’est pas juste pour les autres que je fais ça. C’est aussi pour moi. Parce que dans l’intimité, il y a une dissonance. Je suis fille. Dans mes gestes, dans mes désirs, dans ma manière d’aimer, je commence à faire l’amour comme une fille. Mais chasser le naturel, il revient au galop. Et ce naturel-là, c’est ce que j’ai appris à être. Un mec viril. Un mec bien membré. Un mec qui pénètre. Parce que c’est comme ça que ça marche, non ? C’est ce qu’on m’a appris, ce que j’ai perfectionné, ce rôle que je joue à merveille.

Et pourtant, à chaque fois, ça me heurte. À chaque fois, je me demande : Pourquoi ? Pourquoi je reviens à ça ? Je ne veux plus jouer ce rôle. Je ne veux plus pénétrer pour m’approprier un corps qui ne ressemble pas au mien.

Je veux un vagin. Pas pour tout changer, mais pour enfin être moi. Parce que se faire enculer, c’est bien mignon, mais c’est pas ça que je veux pour toujours. Pour pouvoir avoir des relations simples, des moments fluides, sans qu’un sexe qui ne me correspond plus vienne s’interposer. Je veux aimer, je veux jouir, sans cette impression constante d’avoir un intrus dans la scène.

Je suis bi. Et cette bisexualité, elle aussi, mérite de respirer, d’exister sans contrainte. Je veux être une femme dans mes relations, jusqu’au bout de la vulve. Parce que c’est ça : être femme, c’est ce que je suis. Ce que j’ai toujours été. Et cette opération, ce n’est pas une transformation. C’est une continuité. Une évidence.

Alors oui, j’ai pris ce rendez-vous. J’avance. Jusqu’au bout de la vulve. Jusqu’au bout de moi-même.