S’échapper des quatre murs
Moi, je marchais pour m’évader, pour grignoter un peu d’espace hors les murs du 25 rue Fondary. C’était la promesse d’un ailleurs. Ces quatre murs-là, je les connaissais trop bien: étroits, glacials, plus oppressants que rassurants. Ils me renvoyaient chaque jour à tout ce que je n’avais pas.
Je pourrais te dessiner le 15e arrondissement de Paris les yeux fermés. Des kilomètres avalés à traîner mes baskets usées sur les trottoirs. Des heures à explorer des rues sans but précis, juste pour être dehors. Pour fuir ma mère. Pas elle en tant que personne, mais ce qu’elle représentait : l’échec, le manque, le poids du quotidien. Dans ce studio de 17m², on survivait plus qu’on ne vivait. À douze ans, je me sentais déjà vieille, écrasée par une vie qui n’avait rien de beau à m’offrir. Alors, je partais.
Je marchais surtout la nuit. Paris avait une autre gueule sous les néons et les lampadaires. Les ombres déformaient les angles, et tout semblait plus grand, plus mystérieux. J’avais cette obsession : lever les yeux. Observer les fenêtres des immeubles. Chaque lumière derrière une vitre était une promesse d’un ailleurs. Les appartements que j’imaginais, ils avaient des moulures au plafond, des bibliothèques pleines, des rideaux épais et une chaleur qu’on devinait au premier regard. Ils avaient des nuances de jaune, ce jaune chaleureux que j’enviais autant que les vies qui s’y déroulaient.
Moi, je les scrutais depuis le trottoir. J’étais une espionne du quotidien. Les silhouettes passaient, des ombres contre les murs dorés. Parfois, je tombais sur des scènes : quelqu’un qui riait en tenant un verre de vin, une famille réunie autour d’une table, un chat qui s’étirait sur un canapé. Des images de bonheur simples, des vies que je n’aurais jamais. Ou du moins, c’est ce que je pensais. À cette époque, tout me semblait inaccessible, même une table bien dressée dans une cuisine trop petite pour un lustre design.
La rue était mon terrain d’évasion. Pas besoin de ticket ou de permission. Juste mes jambes et ma tête pleine de rêves. Quand je marchais, je pouvais me convaincre que j’appartenais à cette ville, que je faisais partie de ces milliers de vies. Que moi aussi, j’aurais peut-être un jour une fenêtre à moi, avec une lumière douce et des rideaux épais.
Mais à chaque retour au studio, l’illusion se brisait. Le contraste était brutal. Les murs semblaient encore plus étroits, la lumière encore plus crue. Je rentrais pour retrouver le carrelage froid de la cuisine, la moquette usée de la pièce principale, et celle de la salle de bain, toujours légèrement humide. L’odeur de renfermé, elle, régnait partout, et aucune bougie parfumée ne pouvait l’effacer. On ne vivait pas : on survivait, dans un décor qui n’avait rien de tendre.
Je lui en ai voulu, à ma mère. Souvent. De ne pas m’avoir offert mieux. De ne pas m’avoir épargnée cette laideur quotidienne. Je me demandais comment elle faisait pour rester là, pour ne pas exploser. Mais au fond, je sais qu’elle faisait de son mieux, avec ce qu’elle avait. Ce n’était pas sa faute, mais je n’avais pas les mots pour le comprendre à l’époque. Alors je marchais.
Ces nuits-là, je ne fuyais pas juste un studio. Je fuyais une réalité qui me piégeait. Je fuyais cette impression d’être née au mauvais endroit, au mauvais moment. Et dans mes pas, il y avait l’espoir – fragile mais tenace – qu’un jour, j’aurais une vie différente. Que je pourrais m’asseoir sous une lumière dorée, derrière une fenêtre propre, et me dire : “C’est chez moi.”