Rassembler les morceaux
J’avais commencé à écrire, mais pas vraiment. Juste des bouts, des trucs jetés dans un carnet ou sur des post-its que je perdais aussitôt. Des souvenirs, des phrases, des images. Rien de construit. J’écrivais comme on fouille dans un carton au grenier : sans méthode, en sortant un objet à moitié, puis en le balançant parce que ça fait trop mal.
Mais cette après-midi-là, les enfants dormaient, alors j’ai décidé : allez, on fait ça sérieusement. On sort tout. On regarde ce qu’il y a, même si c’est moche, même si ça pue le vieux.
Je me suis installée avec une pile de carnets, des feuilles volantes, et même mon téléphone parce que j’avais noté des trucs là-dessus, entre deux courses. Genre :
« La petite maison bas de plafond construite par mon grand-père au Portugal et les odeurs que je peine à me rappeler mais dont je sais qu’elles étaient délicieuses. »
« Un été, les seules vacances de mon enfance. L’odeur de La Quinta. »
« Le chien qui aboie quand je passe devant un portail sur mon chemin pour l’école. Il me détestait, ce chien. »
« La gifle. »
« La tête dans la soupe. »
« Les bougies parce qu’on n’avait plus d’électricité. »
C’est ça, mes souvenirs. Des flashs. Des sensations. Et surtout beaucoup de zones d’ombre. Des morceaux de moi-même éparpillés, à moitié oubliés, que j’essaie de rassembler comme un puzzle sans modèle.
Au milieu de ces flashs, cette phrase revenait sans cesse : « Le strict minimum. » Il y avait un toit, il y avait de quoi manger. Mais le reste ? L’amour, la sécurité, la valorisation ? Ça, je ne l’avais pas. Pas de fête d’anniversaire, pas de cadeau à Noël. Pas de cartable non plus à ma rentrée scolaire : je gommais mes fautes avec mes doigts parce que je n’avais même pas de fournitures.
À l’école, ça finit par se voir. Et ça finit par peser. Les autres remarquent. Les profs aussi. Et toi, tu restes là, à regarder le retard s’accumuler comme une avalanche que tu ne sais pas comment arrêter. Sans matériel, sans confiance, sans personne pour m’aider ou m’encourager, j’ai pris du retard. Et chaque mauvaise note devenait une preuve de plus que je n’étais pas à la hauteur. Je finissais par me dire que c’était normal, que l’école, c’était pas pour moi.
Avant Paris, il y avait Pornichet. Une grande maison où on vivait avec Michel. Lui, c’était l’alcool et la cigarette, toujours. Assis dans son fauteuil devant la télé, une Gitane ou une Gauloise collée aux doigts, un verre de Ricard jamais vide à portée de main. Je crois ne l’avoir jamais vu dans une autre position. Un homme-fossile, figé dans sa routine de fumée et de jaune trouble.
Michel, c’était un bourgeois raté. Son père avait fait fortune à Puteaux, à l’époque où les terrains s’échangeaient pour une poignée de francs. Un immeuble entier qui rapportait de quoi vivre sans bosser. Un ticket pour l’oisiveté qu’il a laissé avant de claquer. Quand la mairie a racheté l’immeuble, il a encaissé le chèque et s’est barré à Pornichet, comme un exil doré pour les déclassés.
De Puteaux à Pornichet, on vivait tous sous son toit. Pas vraiment par choix. Ma mère s’occupait de la maison en échange d’un hébergement. Ils partageaient la même chambre, le même lit, mais ça n’avait rien d’un couple. Enfin, je crois. Pour moi, c’était une évidence : il n’y avait rien entre eux. Juste une sorte d’arrangement, une cohabitation froide et pragmatique. Moi, je restais à l’écart. Je ne comprenais rien à leur relation, mais je savais que Michel ne m’aimait pas. Ça se sentait dans ses regards, ses silences. Et quand il ouvrait la bouche, ce n’était jamais pour des mots tendres. “Ce gamin me coûte une fortune” ou “Pourquoi il est encore là ?” C’étaient ses phrases préférées. J’avais l’impression de partager ma vie avec un mix entre Scrooge et un pilier de comptoir.
J’ai écrit les mots de Michel au masculin, car cela me semble juste. Parce que c’est ainsi que j’étais perçue, c’est ainsi que le monde m’a enfermée. C’est fidèle à la réalité de l’époque, à l’image qu’on me renvoyait. Écrire au masculin, c’est écrire à travers les yeux des autres, ceux qui m’enfermaient dans une case.
Mais ce livre, c’est un voyage. Une transition. Et comme tout voyage, il commence par un point de départ. J’ai écrit ces mots en me souvenant de ce garçon qu’on voyait, de ce rôle que j’ai habité pendant trente-neuf ans, parce que c’est ainsi que le monde me nommait, et que moi-même, je ne savais pas encore regarder ailleurs.
La communauté trans rejette souvent le « deadname », les pronoms d’avant, le poids du passé masculin. Je comprends. Mais je ne peux pas effacer ces années-là. Elles ne sont pas en contradiction avec ce que je suis devenue : elles en sont le fondement. C’est dans ce cadre rigide que je me suis construite avant de le briser. Parce que, comme le dit Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme : on le devient ». Je n’étais pas née femme, mais je le suis devenue. Et pour devenir, il faut accepter d’où l’on part.
Maintenant, j’écris au féminin. Non pas pour renier, mais pour avancer. Parce que je suis celle qui écrit aujourd’hui. Parce que chaque mot posé ici est un pas de plus vers celle que j’ai choisi d’être.
Être une enfant trans, ce n’est pas une évidence qui te frappe dès la naissance. Ce n’est pas simplement « être née dans le mauvais corps ». C’est vivre dans une époque et un espace où ton genre intérieur n’a même pas de place, pas de mots, pas de reflets.
Je ne savais pas. Je ne me posais même pas la question. À l’adolescence, quelque chose a commencé à grincer, une sensation diffuse d’être en décalage, mais je n’y mettais pas encore de mots. C’était confus. Et ce n’est qu’à 39 ans que j’ai vraiment compris. Quand tout ce que j’avais ressenti, tout ce que j’avais nié ou ignoré, s’est assemblé comme un puzzle qui prend une vie à compléter.
Être trans, ce n’est pas juste “redevenir” ce qu’on a toujours été. Ce n’est pas une révélation lumineuse ou une vérité qui surgit. C’est un long chemin pour s’arroger le droit de devenir. Pas une évidence : une création.
Si j’avais choisi de genrer les mots de Michel au féminin, j’aurais trahi une partie de mon histoire. La personne que j’étais, cette construction imposée que j’ai habité avant de m’en libérer, mérite aussi sa place ici. Même si je l’ai souvent détestée, elle fait partie de ce qui m’a amenée là où je suis.
Aux yeux des autres, je n’étais pas une femme. J’étais un garçon qu’on façonnait pour qu’il joue son rôle : marcher, parler, s’asseoir comme un mec. On m’a appris à être un homme. Et pour devenir la femme que je suis aujourd’hui, il a fallu tout déconstruire.
Aujourd’hui, je vis au diapason de mon Moi profond. Mais ce n’est pas magique : c’est une lutte, une danse lente pour arracher les miasmes hérités de ce rôle imposé et rejoindre mon statut de femme. Une femme féministe. Une femme qui choisit ses valeurs et son prisme.
Ce récit suit cette logique : relater fidèlement ce que j’ai vécu, sans maquillage, pour montrer la complexité. Mon intériorité, ce que je sentais au fond, est là. Mais elle se heurte à la manière dont les gens me voyaient et me traitaient. Deux plans, deux histoires, qui convergent peu à peu.
Et maintenant, le féminin s’installe. Pas parce qu’il a toujours été là, mais parce que je l’ai conquis.
Revenons à Michel. C’était un mélange improbable entre le bourgeois parvenu et le personnage secondaire d’un vieux film français des années 70. Un Jean-Pierre Marielle sous Ricard, mais sans le charme. Il était grand – ou peut-être que c’était juste ma perspective de gamine – et toujours affublé d’un pull-chemise et d’un pantalon à pince gris.
Michel c’était aussi une coupe de cheveux mi-longs plaqués sur les côtés, comme s’il essayait d’avoir l’air chic, mais qui lui donnait juste un air de Mireille Mathieu version homme. Une caricature ambulante.
Il était raciste, évidemment, jusqu’à ce que sa fille se marie avec un « bougnoule », comme il disait. L’arroseur arrosé.
Il était méchant, mais sans ambition. Pas assez d’énergie pour vraiment haïr. Juste ce mépris constant, cette manière de râler que je sois là.
Il avait bossé comme régisseur au cinéma. Ça me fascinait, gamine. Je l’admirais un peu pour ça, mais pas trop, faut pas déconner.
Et puis, il y avait cette Golf Volkswagen grise qu’il adorait, et moi aussi. Ça, c’était le deuxième truc cool chez lui. Et encore, c’est pas lui qui m’a fait conduire sur ses genoux ; c’était un de ses potes. Lui, il n’aurait jamais pris cette peine.
Il est mort d’un cancer de la langue. On pourrait dire que c’est mérité, avec tout ce qu’il a avalé et craché. Même sa mort était à son image : pathétique. Pas de grand final, pas de coup d’éclat, juste une sortie minable, comme le générique d’un film qu’on aurait coupé en plein milieu. Juste un vieux con qui crève, comme il a vécu. Assis, à rien faire, un verre à moitié plein et une clope à moitié consumée.
Enfin, j’exagère. Il bougeait, parfois. Juste assez pour m’attraper quand je faisais un faux pas, hurler ou me mettre la tête dans la soupe. Littéralement.
Je mangeais seule, avant tout le monde, dans la cuisine, sous ses ordres et son regard absent. Parfois, je finissais vite pour m’échapper, mais même vite, c’était trop long.
Ma mère encaissait tout ça. Trop. Elle était cette silhouette discrète qui passait entre ses éclats de voix, qui se calait sur ses humeurs pour éviter que ça parte en vrille. Je ne comprenais pas tout, mais je sentais bien qu’elle était au bout. Elle allait finir par disparaître elle aussi, si elle restait. La vie avec lui était devenue impossible, étouffante. Partir n’était pas un choix. C’était une question de survie.
Et puis, il y avait Blacky, lui, c’était autre chose. Un berger des Pyrénées, immense et majestueux dans mes yeux d’enfant. Blanc comme la neige des contes, avec une allure presque surnaturelle, comme une créature échappée de Game of Thrones. Quand il trottait, son pelage semblait flotter autour de lui, et je m’attendais presque à ce qu’il parle. C’était le genre de chien qui aurait pu garder les portes d’un royaume enchanté. Et moi, gamine, j’étais émerveillée par sa présence.
Mais s’il y avait une élue dans son cœur, c’était maman. Blacky l’adorait, et c’était réciproque. Elle le traitait comme un roi, un roi à quatre pattes, avec des repas préparés comme s’il dînait dans un palace. Pas de croquettes bas de gamme pour lui : du poulet tendre, des légumes cuits à la perfection, et parfois même un peu de bouillon pour relever le tout. Je la regardais faire, fascinée. Ce soin qu’elle mettait dans chaque plat, cette douceur, c’était quelque chose que je voyais rarement dans notre quotidien. Blacky, lui, le savait. Il posait ses grands yeux bruns sur elle avec une tendresse presque humaine, comme s’il comprenait qu’elle lui offrait bien plus qu’un repas.
Il avait cette manière de se poser à côté d’elle, imposant mais apaisant, comme un gardien silencieux. Et dans ces moments-là, la maison semblait moins étouffante, moins lourde. Peut-être parce que Blacky apportait un peu de magie, un peu de chaleur que même Michel ne pouvait éteindre.
Mais mes moments préférés, c’était la nuit. Blacky venait s’allonger à mes pieds. Dans cette maison où tout m’effrayait, cette masse lourde sur mes jambes devenait un bouclier. Son poids écrasait mes pieds, et c’était presque douloureux, mais je ne voulais pas qu’il parte. La peur s’évanouissait dès qu’il était là. Ce n’était plus elle qui me maintenait éveillée, mais le kiff. Je restais allongée, le cœur léger, le sourire idiot d’une gamine qui avait trouvé son morceau de magie dans un monde trop grand pour elle. Je mettais du temps à m’endormir, mais c’était bon, ce temps-là.
Il est mort quelques années après notre départ, empoisonné par un voisin. Même les chiens, ici, n’avaient pas le droit de vieillir en paix.
À l’école, il y avait cette copine, celle avec qui on se déshabillait dans les toilettes pour se montrer nos sexes. Pas de honte, juste une curiosité bizarre. On riait comme si c’était un jeu. Et moi, c’était un jeu, jusqu’à ce que ça commence à être plus compliqué. À 7 ans, t’as pas encore de problème avec ton corps. T’es toi, point. Mais ça change, et ça change vite. Trop vite.
Quand on a emménagé à Paris, le studio faisait 17m². On y a vécu douze ans, ma mère et moi. Pas de chambre, juste un lit superposé pour nous. Les murs semblaient se refermer chaque année un peu plus. La promiscuité, l’absence d’espace, c’était étouffant. Alors je m’enfermais dans la salle de bain.
La salle de bain, c’était un peu comme la chambre que je n’avais pas, la seule pièce isolée du studio. Une pièce minuscule avec des toilettes coincées entre la baignoire et le lavabo, et une moquette – oui, de la moquette dans une salle de bain. Après des années à absorber l’humidité, les éclaboussures, et les petits accidents devant les chiottes, elle dégageait une odeur inimitable : un mélange rance de vieux pipi et de moisi, avec cette acidité qui te prend au nez dès que tu ouvres la porte. Ça me dégoûtait et, en même temps, c’était familier. C’était l’odeur de chez nous.
Le robinet de la baignoire fuyait comme une fontaine, toujours pas réparé après plusieurs années à dégager de la vapeur d’eau chaude. Ça a fini par imprégner les murs d’humidité, le papier peint s’est décollé – oui, du papier peint dans une salle de bain. Pourquoi je pense toujours à ça ?
Je m’asseyais là, le cœur serré et le coccyx endolori, les genoux contre moi, parce que c’était l’endroit où je pouvais être seule. Je jouais sur ce tapis imprégné de notre vie – ou plutôt de nos manques. Une fois, j’y suis restée des heures parce que ma mère recevait un invité, et rien ne me faisait plus peur que de croiser des inconnus. Je préférais rester là, entourée de l’odeur âcre de cette moquette usée, que d’affronter un regard étranger.
Et puis, il y avait cette peur qui revenait tout le temps, collée à moi comme une ombre. Quand ma mère partait pour faire les courses ou pour aller travailler, je restais seule dans ce studio vide. Et j’attendais. Mais plus le temps passait, plus mon cœur se serrait, jusqu’à exploser. Et si elle ne revenait pas ? C’était ça, ma peur. Qu’elle m’abandonne. Qu’elle fasse comme lui. Mon père. Parti avant ma naissance. Juste un nom qu’on murmurait à peine, comme s’il allait réapparaître d’un coup.
Alors j’attendais à la fenêtre, le souffle coupé, les joues trempées de larmes, incapable de penser à autre chose. Elle pouvait rentrer dix minutes en retard, et j’étais déjà en pleine crise de panique. Et quand elle rentrait enfin, épuisée, elle me trouvait en vrac. Parfois, elle me prenait dans ses bras. Parfois, elle criait. Et moi, je m’en voulais. Parce qu’elle était déjà tellement fatiguée.
Et puis, il y avait les coupures d’électricité. Les bougies qu’on allumait comme si c’était normal. Les factures qu’elle planquait dans un tiroir. Je savais qu’on n’avait pas d’argent. Je savais que ça pesait sur elle. Et je savais qu’on était seules, toutes les deux, dans un pays où il n’y avait personne pour nous. Pas de famille en France. Pas d’amis proches. Pas de vacances, sauf cet été au Portugal où tout sentait la poussière chaude et les plats mijotés. Un été en 93, peut-être. Le seul. Après ça, plus de vacances pour le reste de mon enfance. Juste la routine, les jours qui se répètent, et ce sentiment que les étés des autres n’avaient rien à voir avec les miens.
La puberté, ça a été un putain de séisme. Les poils, la barbe, la voix, ce corps qui s’épaissit, qui s’éloigne. J’ai détesté tout ça. Je me souviens d’avoir regardé mes jambes, un jour, en remarquant qu’elles étaient devenues poilues. Et là, j’ai pleuré. Parce que c’était irréversible. Tu peux rien faire contre ça, ça te tombe dessus et tu dois juste encaisser. Moi, j’ai encaissé en silence. Mais c’est resté là, dans un coin de ma tête.
Et après, y’a eu ce mélange de trucs qu’on comprend pas. Ce que je ressentais pour les garçons, ce que je ressentais pour les filles. Ce besoin d’être quelqu’un d’autre, sans pouvoir mettre un mot dessus. Ce jeu avec les vêtements de maman, et ce que je pensais être mais qui sonnait toujours faux. Et cette sensation que mon corps était un imposteur.
Mais ce décalage ne se limitait pas à mon reflet dans le miroir. Il était partout. Dans la manière dont on me regardait, dont on m’attendait à être. Cette dissonance, elle n’était pas seulement dans mon corps. Elle était partout autour de moi, dans les règles invisibles qu’on m’imposait. Les normes, les conventions sociales, tout ce qui semblait couler de source pour les autres me semblait étranger. Pourquoi fallait-il jouer un rôle qui n’était pas le mien ?
J’ai toujours eu du mal avec les normes. Pas parce que je me crois au-dessus, mais parce que je n’ai jamais su où me placer. Les conventions sociales ? Je les comprends, mais elles m’étouffent. Ces rituels anodins – parler météo, échanger des recettes, sourire par politesse – me donnent l’impression de porter un masque. Pas parce qu’ils sont insignifiants, mais parce qu’ils ne collent pas à ce que je ressens.
Peut-être que c’est moi, le problème. Peut-être que je ne sais pas jouer le jeu. Ou peut-être qu’on ne m’a jamais appris. Enfant, je me sentais déjà à côté. Pas dans la marge, mais à côté de la page. « Un garçon fait ci. » « Un garçon, ça fait pas ça. » Ce genre de phrases, ça vous imprime une réalité qui n’est pas la vôtre.
Être trans, ce n’est pas juste “refuser des cases”. C’est naître dans un monde où ta vérité intérieure n’existe pas. C’est observer, copier, mimer, en essayant de comprendre comment les autres semblent jouer leur rôle sans effort. Moi, j’avais le texte d’un personnage que je n’étais pas. Alors j’ai appris à analyser, à m’adapter, mais sans jamais vraiment y arriver.
Aujourd’hui, je ne joue plus. Ce livre, c’est ma façon de laisser tomber le masque. De dire : je ne veux pas me plier à ce qu’on attend. Pas par rébellion, mais par nécessité. Parce qu’être vue pour ce qu’on est, c’est la seule chose qui vaille.
Je me suis arrêtée un moment. Je regardais tout ça, mes bouts de papier, mes carnets déchirés. Et je me suis dit : ça ressemble à quoi, tout ça ? Pas à une vie, pas vraiment. Plus à un puzzle sans modèle. Je sais même pas si j’ai toutes les pièces.
Mais j’ai décidé que j’allais écrire quand même. Pas pour que ce soit joli ou logique. Juste pour sortir tout ça de ma tête. Parce que c’est lourd à porter, ces morceaux qu’on traîne. Alors voilà, je vais les poser, un par un. Peut-être que ça racontera quelque chose, au bout du compte. Peut-être pas. Mais au moins, ils seront là, ces morceaux. Et ça, c’est déjà pas mal.
Et poser tout ça, c’est pas juste un exercice. C’est une façon d’exister, enfin. Parce qu’on peut pas avancer avec un sac aussi lourd sur le dos. À force d’entendre qu’on vaut rien, qu’on dérange, qu’on est de trop, on finit par le croire.
Mais là, maintenant, je veux pas croire. Je veux comprendre. Je veux sortir ces morceaux, même ceux qui me dégoûtent. Et peut-être, en les regardant bien, je verrai autre chose. Quelque chose à sauver.
Mais maintenant que j’ai posé cette envie d’écrire, que j’ai rassemblé ces morceaux bruts et épars, il est temps d’aller plus loin. De mettre de l’ordre dans ce chaos, d’expliquer, de creuser, et de raconter. Parce qu’à travers ces fragments de vie, c’est aussi une quête de sens et de clarté que je veux partager avec vous.