À visage découvert

Ça a commencé dans un lit d’adolescent, un soir comme un autre. J’avais 13 ans, et tout se passait dans ma tête. Le corps allongé, le drap remonté, je l’enroulai autour de ma taille comme une mini-jupe. C’était rien, juste un jeu, un geste instinctif. Et pourtant, ça m’électrisait. Ce bout de tissu devenait un pont entre ce que je montrais au monde et ce que je cachais. J’imaginais être une fille, et ça me chamboulait. À la fois troublant et terriblement excitant. Je me masturbais, les mains tremblantes, frémissantes, le cœur à 180 BPM, en rêvant d’être une fille, mais je n’osais pas l’admettre. Tout ce que je savais, c’est que ça me faisait du bien et que ça me faisait peur. Alors je n’en parlais pas. À personne. Je m’interdisais même d’y penser trop longtemps. À 13 ans, on n’a pas le langage pour ça. J’appelais ça “un délire rigolo”. Comme pour le contenir dans une boîte. Ça faisait moins peur comme ça.

Ces pensées m’ont poursuivie longtemps. Jusqu’à mes 25 ans, je m’imposais une censure, persuadée que ce n’était “pas normal”. Peut-être que j’étais gay ? Cette explication tenait debout, mais je ne m’y suis pas accrochée par honte. Et puis j’aimais les filles. Donc ça ne collait pas. Je pensais alors que j’étais peut-être bi. Là encore, ce n’était qu’un cache-misère. Ce que je ressentais n’était pas seulement une attirance pour les hommes ou les femmes. C’était bien plus profond. C’était cette envie de vivre et de ressentir le monde comme une fille, d’aimer comme une fille. Je ne voulais pas seulement être avec eux ou elles. Je voulais être moi. Mais je ne le savais pas encore.

Quand j’étais adolescente, je passais du temps seule à la maison. Et l’adolescente que j’avais enfouie sous des tonnes de silence réapparaissait. J’ouvrais le placard de ma mère, mi-effrayée, mi-euphorique. Ses robes, ses talons, ses foulards. Tout ce que je n’osais pas toucher devant elle devenait soudain accessible. Je les essayais devant le miroir, tremblante. Ce n’était pas un jeu. Ce n’était pas pour rigoler. C’était une tentative maladroite de me voir autrement. De me voir comme je voulais être.

Mais chaque fois que je remettais les vêtements en place, la honte revenait. Et avec elle, la peur. J’avais l’impression d’être une voleuse, une imposture. Un jour, j’ai cru entendre une clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée. J’ai paniqué. J’ai tout remis à la va-vite, priant pour que ma mère ne découvre ce que j’étais en train de faire. Parce que même moi, je ne savais pas ce que c’était. Ce que ça signifiait.

Mon corps, lui, était un champ de bataille. Trop gringalet. Trop poilu. Trop petit. Jamais assez bien. Chaque fois que je me regardais dans le miroir, je voyais des défauts, des manques, des écarts avec ce que j’aurais voulu être. À 28 ans, j’ai décidé de faire quelque chose. Si je devais être un homme, autant être un putain de dieu grec. Je me suis mise à la musculation avec l’acharnement d’une forcenée. Quatre, cinq séances par semaine. Des milliers de kilos soulevés, des litres de sueur. Et puis, tout le reste : les compléments alimentaires alignés sur l’étagère comme des trophées d’un combat contre moi-même. Les shakes protéinés avalés comme des potions magiques. La diète millimétrée, pesée au gramme près, parce qu’un écart, c’était un coup de poignard dans l’effort. Et les meal preps, ces montagnes de Tupperware rangées dans le frigo, contenant toujours les mêmes repas fades : riz, poulet, brocolis. Tout était calculé, optimisé, mécaniquement exécuté.

C’était ma quête : fabriquer un corps qui collerait enfin à ce que je pensais devoir être. Un dieu sculpté, musclé, irréprochable.

Mon corps changeait. Mes muscles se dessinaient. J’ai fini par atteindre cet idéal que je m’étais fixé. Mais devinez quoi ? Ça n’a rien changé. J’avais un corps d’Apollon, et à l’intérieur, toujours cette voix qui me disait : “Ce n’est pas toi.”

J’ai longtemps joué un rôle. Jusqu’à mes 38 ans. Et pas seulement celui de l’homme cis-hétéro-normé. Celui du consultant. Du manager. Du mec viril qui inspire confiance. J’ai appris à parler, à marcher, à m’asseoir comme un mec. J’ai appris à serrer la mâchoire et à rentrer le ventre. Mais ça sonnait faux. Il y avait toujours ce masque, ce poids sur ma poitrine. Ce costume mal ajusté. Ce costume, il me grattait. Il m’étouffait. Et puis un jour, je n’ai plus supporté. Ce n’était pas juste mon genre qui coinçait. C’était tout le personnage. Tout ce que j’avais construit pour répondre à ce qu’on attendait de moi.

Alors, un jour, j’ai commencé à lâcher prise. À déplacer doucement le curseur vers ce que je ressentais vraiment. La féminité.

Ça a commencé par de petits gestes. Une rébellion en douceur. Je me suis laissé pousser les cheveux. J’ai percé mes oreilles. J’ai troqué mes chemises contre des vêtements plus fluides. J’ai commencé à me maquiller, juste un peu. J’ai testé des sous-vêtements féminins. C’était rien, juste des détails. Mais pour moi, c’était énorme. C’était un pas vers quelque chose que je ne savais pas encore nommer. Ce n’était pas un “je suis trans” soudain. C’était un glissement. Une mue. Chaque geste, chaque pas dans cette direction était une question : est-ce que ça va ? Et chaque fois, la réponse était oui. C’était mieux. J’étais mieux.

Pendant un an et demi, j’ai vécu dans cet entre-deux qu’on appelle l’androgynie. Ce n’était pas encore une affirmation, mais c’était un début. 

L’été 2023, c’est l’été où tout m’a rattrapée. Deux semaines, une éternité, où chaque minute passée dans ce maillot de bain a été un rappel brutal de ce que je voulais fuir. Mon corps, ce poids. Pas un poids comme dans les discours édulcorés sur l’acceptation de soi, mais un fardeau, une trahison.

À Paris, c’était facile. Je m’habillais comme je voulais, je me maquillais, et j’oubliais le reste. Mais là, sur la plage, il n’y avait plus d’échappatoire. Mon corps, je devais le voir. Je devais le sentir. Et ça m’a frappée de plein fouet : ce corps-là, je ne pouvais plus le supporter. Ce n’était pas moi. Ce n’était pas ce que je voulais.

Chaque regard jeté dans le miroir était une gifle, chaque seconde à ressentir ce corps comme un costume mal taillé m’arrachait à moi-même. Et pourtant, je savais que ce n’était pas seulement un dégoût. C’était une vérité enfouie qui remontait à la surface, avec toute la force d’une vague prête à tout emporter.

Parfois, pour échapper à ces pensées, je marchais dans l’eau. Je m’éloignais, laissant derrière moi la plage, les regards, les jugements. À mesure que mes pieds s’enfonçaient dans le sable sous la mer, je cherchais cet endroit où j’étais seule, où il n’y avait plus que moi et l’immensité liquide. Là, entourée par le bleu profond, je pouvais penser. Pas fuir, mais penser. L’eau me caressait, apaisait un peu cette brûlure intérieure, mais ne la guérissait pas. Elle devenait un miroir mouvant, reflétant tout ce que je ressentais : le trouble, la peur, et cette envie déchirante d’être enfin en accord avec moi-même.

La dysphorie, ce n’est pas juste un malaise. C’est une tempête intérieure, une fissure qui s’élargit jusqu’à rendre chaque geste, chaque souffle douloureux. C’est comme si quelque chose me tombait dessus, quelque chose d’invisible mais d’implacable. Pas une maladie, non. Mais une révélation si lourde qu’elle ressemble à une condamnation. J’avais peur. Peur de comprendre ce que tout cela voulait dire. Peur des changements à venir, des regards, des épreuves, de tout ce que cette vérité allait bouleverser dans ma vie. On parle souvent de libération, de lumière. Mais avant la lumière, il y a le vertige. L’abîme.

C’était comme si je mourais un peu, tout en naissant à peine. Une mort lente de tout ce que j’avais cru être, et une naissance douloureuse, incertaine, d’un moi que je devais encore apprivoiser. Et dans ces moments où je flottais seule dans l’eau, je me demandais : suis-je prête ? Puis-je l’être ? Parce que ce n’est pas seulement un corps que l’on change, c’est une existence entière qu’il faut reconstruire, pièce par pièce, en acceptant de se briser en chemin.

Je suis rentrée à Paris avec une certitude : je ne voulais plus être « juste un garçon ». Pas encore une fille. Pas tout de suite. L’évidence me faisait encore peur. Alors, pour l’instant, j’étais « non binaire ». Et c’était déjà énorme. Au fil des mois, les choses se sont un peu éclaircies, et j’ai commencé à me rasséréner. Pour la première fois, je l’ai dit. Pas à voix haute, pas encore. Mais je l’ai dit à moi-même. Et ça, c’était déjà immense.

Chaque pas que j’ai fait depuis cet été en Corse m’a rapprochée de cette vérité. Le changement de prénom. Les démarches administratives. Les rendez-vous médicaux. Tout ça, c’était nouveau. Mais en réalité, ça ne l’était pas. Parce que tout était déjà là. Ces robes volées dans le placard de ma mère. Ces années de bodybuilding pour sculpter un corps qui ne me convenait pas. Ces nuits à rêver d’être une fille. Tout était là, et tout hurlait que j’avais essayé de me nier.

Aujourd’hui, je ne me nie plus. Aujourd’hui, je vis. Et je continue de déplacer le curseur, toujours plus loin, toujours plus proche de moi-même.