« L’être humain est un être inachevé qui se cherche dans le devenir. »
— Charlie Abigaël Pink

I. Introduction : l’amnésie organisée

La modernité occidentale s’est construite sur une série de coupures : entre l’âme et le corps, entre l’homme et la femme, entre la raison et l’intuition, entre l’humain et le sacré. Ces coupures ne sont pas naturelles. Elles sont le fruit d’un projet historique, politique et religieux. Un projet de contrôle, de normalisation, de rentabilité des corps.

Dans ce contexte, la transidentité, au lieu d’être accueillie comme une variation naturelle de l’expérience humaine, a été réduite au silence, médicalisée, ridiculisée, niée. Or, elle est tout sauf nouvelle. Elle est ancestrale. Et elle est profondément spirituelle.

Ce chapitre propose un voyage dans les mémoires effacées. Il reconnecte la transidentité contemporaine à ses racines sacrées. Il montre comment l’Occident a coupé ses enfants de leur pouvoir de métamorphose, et pourquoi les personnes trans sont les messager·es d’un monde plus vaste, plus ancien, plus vivant.


II. Les sociétés traditionnelles et les figures transgenres sacrées

1. Les « Two-Spirit » des peuples autochtones d’Amérique du Nord

Avant la colonisation, de nombreuses nations amérindiennes reconnaissaient plus de deux genres. Le terme moderne Two-Spirit (coïncé entre le genre et l’âme) fut adopté dans les années 1990 pour regrouper ces identités non-binaires historiquement honorées.

Les Two-Spirit avaient souvent des fonctions rituelles, spirituelles, sociales. Iels étaient considéré·es comme des êtres dotés d’une vision plus large, capables de comprendre à la fois les réalités masculines et féminines.

« Être Two-Spirit, c’est marcher avec un pied dans chaque monde. » — Proverbe Lakota

Ces figures ont été éradiquées par les missionnaires chrétiens, qui les ont traitées de péché vivant. Le génocide culturel a donc aussi été un génocide de la fluidité.

2. Les Hijras d’Inde

Les Hijras sont mentionnés dans les textes sacrés hindous depuis des siècles. Ils forment une communauté transgenre et intersexuée occupant une place paradoxale : marginalisée mais reconnue, exclue mais crainte et honorée dans certains rites (naissances, mariages).

Dans le Mahabharata, un personnage célèbre, Shikhandi, est transgenre. Krishna lui-même prend parfois des formes féminines.

La colonisation britannique, avec ses lois victorianes et binaires, a pathologisé les Hijras. Leur statut sacré a été progressivement remplacé par une stigmatisation sociale intense.

3. D’autres figures oubliées ou marginalisées

  • Les Fa’afafine en Polynésie, reconnues comme un troisième genre.
  • Les Muxe zapotèques au Mexique.
  • Les Galli, prêtres transgenres de Cybèle dans la Rome antique, qui se castraient pour entrer en service sacré.
  • L’androgyne divin chez Platon, source d’une sagesse complète.

III. La rupture occidentale : quand le sacré devient pathologie

Avec l’essor du christianisme patriarcal, puis de la modernité rationaliste et capitaliste, l’Occident a systématiquement :

  • Détruit les figures androgynes sacrées ;
  • Instauré un ordre binaire au nom de la “nature” ;
  • Criminalisé et médicalisé les corps non-conformes ;
  • Transformé le genre en outil d’exploitation (féminité soumise / masculinité dominante).

La transidentité est ainsi passée :

  • D’un chemin de l’âme à une déviance psychiatrique ;
  • D’un rôle social sacré à une anomalie à corriger ;
  • D’un savoir initiatique à une preuve de maladie.

C’est ce que Michel Foucault nommait une bio-politique des corps : ce que le pouvoir ne peut pas classer, il l’élimine symboliquement ou physiquement.

« Les sociétés se définissent aussi par ce qu’elles interdisent de devenir. » — Paul B. Preciado


IV. Une résurgence contemporaine : la transidentité comme spiritualité incarnée

Et pourtant, nous sommes toujours là. Nous, les transfigurant·es. Les métamorphes. Les êtres en mue.

La transidentité contemporaine, loin d’être un caprice moderne, est un retour du refoulé. Une résurgence du droit à être en mouvement. Une reprise du pouvoir sur son corps, son nom, son existence.

Et dans cette lutte pour exister, il y a plus qu’un combat politique. Il y a un geste sacré.

Changer de prénom, c’est un acte de magie. Changer de corps, c’est une opération alchimique. Refuser le genre assigné, c’est un refus de l’ordre mortifère. C’est dire : je suis vivant·e, même si je ne rentre dans aucune case.

Les personnes trans nous rappellent que l’être est fluide, mutant, sacré. Elles incarnent une sagesse que l’Occident a tenté d’éteindre : celle de la métamorphose comme voie vers soi.


V. Conclusion : le monde a besoin des transfigurant·es

Dans un monde figé, les trans viennent danser. Dans un monde de contrôle, les trans viennent vibrer. Dans un monde qui tue la poésie, les trans deviennent poème vivant.

Ce n’est pas un hasard si les fascismes d’aujourd’hui s’attaquent aux personnes trans : elles représentent tout ce que l’ordre veut écraser — le doute, le trouble, le mouvement, la liberté.

Mais ce n’est pas non plus un hasard si les trans s’aiment encore, vivent encore, rient encore.

Car leur existence est plus qu’une revendication. C’est une initiation. Une transmission. Un rappel.

Que nous ne sommes pas faits pour rester les mêmes. Que vivre, c’est changer. Et que changer, c’est sacré.